09.05.2008

Des lézards et des couleuvres

Les jours s’enfuient et le soleil est toujours là. Je suis lasse de toutes ces piles de livres qui attendent mon bon-vouloir. Je suis lasse d’écouter des disques insipides dont les maisons croient bon de prétendre que c’est l’œuvre du siècle. Je suis lasse de répondre à cette conseillère imbécile que dans ma profession, on ne peut pas relancer des peut-être futurs employeurs. Cela demanderait d’être tenue au courant de toutes les naissances de la région.

« C'est assez fou. Ainsi, penché sur toi, un claquement de doigts ferait disparaître l'homme dont le visage est enfoui entre tes cuisses et, alors, tu serais toute à moi, que tu le veuilles ou non, sur le moment. » Touchée. C’est cela qui est fou. Je suis touchée par ces mots celtes. « Je n'ai pas l'envie d'écrire car je suis assis assez confortablement dans un fauteuil de réflexion. Je ne crée pas, je suis bien, j'ai du chagrin et de la raison. » Vautre-toi, Berbère. Prends tes aises dans ce siège, sans plume, sans écrit, sans rien. Tu es homme de chairs, oui et le sexe reste le sexe. Tu restes homme, dis-tu, et tu t’aimes ainsi. Je ne t’ai jamais aimé autrement. Un jour prochain, je te le redirai.

Moi qui ne descends jamais un auteur ou un chanteur, j’ai les crocs qui me démangent. Je sens que je vais m’en faire un ou deux. Juste histoire de remettre les pendules à l’heure. Pour quelqu’un qui déteste les calendriers et les horloges, faut le faire ! Seul le carillon couleur Big Ben de mon grand-oncle avait ma faveur.

« Tu me manques » a écrit le Celte. Tenterait-il de me faire avaler des couleuvres ? Les seules fois où j’étais proche de l’envoyer se faire foutre (vilaine expression qui laisse toutefois présager de belles heures à venir si les partenaires s’accordent), il revenait plus sensuel et plus joueur que jamais. Or, je ne lui ai jamais fait ouvertement de reproches. Quoique. Mais lorsqu’il donne un coup de patte de chat, c’est hors des ces moments. Et j’aime ça.

Les heures se concentrent autant qu’elles se gorgent de soleil. Je sais déjà que je serai absente les trois dernières semaines d’août. A-t-on idée d’avoir des rhumatismes ? La plus jeune de mes filles réclame d’aller en ma compagnie aux Francofolies. Une histoire de BB Brunes. Et je vais me coltiner ces jeunes cons qui ont tout juste assez de muscles pour soulever une guitare. Celui dont je porte encore le nom textote à qui mieux mieux. Un jour prochain, je risque de me retrouver SDF parce que sa belle l’aura siffler. Histoire qu’il rejoigne un nouveau nid douillet.

« Il n’y a pas de problèmes, juste des solutions. Et si la solution n’existe pas, c’est qu’il n’y pas de problème. » a coutume de dire Faby. De quoi devrais-je me plaindre ? J’ai plusieurs hommes qui me courent après, d’autres qui voient en moi un futur écrivain, limite s’ils ne crient pas au génie. Les cons ! Mes enfants sont beaux et avancent dans la vie avec sourire et obstination. Accessoirement, j’ai une maison entourée d’un terrain de 3000m2, enfin la moitié, un ordinateur âgé de plus de deux ans et qui commence à renâcler. Pas de quoi voir des lézards ! Même en m’étalant sur mon drap de bain tous les après-midi, je n’en ai pas vu un seul.

Je vais me botter le cul. Demain… Qu’on me laisse me gorger de soleil et de tout ce vert nouveau, de ces hommes qui réclament, des murmures du vent, de ces chants d’oiseaux. Une chose certaine, je ne mangerai jamais d’huîtres. Déjà, je ne souffre pas du genou et ensuite, je ne m’appelle pas Sarah Bernhardt, quand même. «La vie engendre la vie. L’énergie produit l’énergie. C’est en se dépensant soi-même que l’on devient riche. » disait l’actrice. Aboule le fric !                     

02.05.2008

Des dalles et des couloirs

Si les volets n’étaient pas fermés, la nuit frapperait aux carreaux. Et si ma tante en avait… 

Presque six jours à arpenter les trottoirs de Paris, à m’enfouir dans les bouches de métro. A fuir cette vie d’ici pour mieux penser, pour mieux panser. L’hôtel était médiocre mais qu’importe ? « Qu’est-ce que tu fais dans ce quartier louche ? » J’avais souri à sa remarque. Louche ? Je n’ai croisé que des hommes et des femmes pressés, comme ailleurs. Des gens qui courent en claquant leurs semelles sur le bitume mouillé, fuyant les heures de boulot harassant, un mari qui gueule, une femme qui dégueule, un bébé qui vomit et qui pisse sur le porc. D’âmes. Stère d’âmes. Des mètres cubes et des mètres cubes d’âmes qui arpentent ce quartier comme ils le feraient plus loin.

Bien sûr, je n’ai pas vu mon Berbère. Bien sûr, je n’ai pas vu mon Celte. « J’ai des Boeing qui s’écrasent sur mes pompes… Je ne sais pas comment gérer. » C’est simple fauve, tu choisis. Tu sais, cette façon si cruellement adorable qu’à la vie de te rappeler… à la vie. Quoi ? Tu as une femme à laquelle tu tiens, tu as un job à emmerdes ou des emmerdes de job, tu sautes des partenaires occasionnels, hommes ou femmes, selon tes pulsions du moment et tu aimerais me faire une petite place ? Difficile ?

Moi, j’ai le choix du roi. Pourtant, je ne suis pas un roi. Un simple navigateur solitaire. Peut-être.

Et dans cette chambre merdique, à la moquette merdique, au lit merdique, aux rideaux merdiques, je t’écoutais parler. « Cela fait des années que nous ne nous sommes pas parlés… J’aime toujours autant ta voix. » Oui, Celte. Moi aussi. Et si tu venais me toucher ? Tu n’es pas venu ce jour-là ni le suivant. Zieux bleus est arrivé, sans sa cape et sans son épée. Je ne lui en demandais pas tant. Je ne lui demandais rien d’ailleurs. Il a voulu savoir comment s’était déroulé le festival, a ri en écoutant mes anecdotes et mes remarques. Une bière, deux whiskies plus tard, j’étais dans son appartement, un peu plus loin que cet endroit louche. Ce sont mes yeux qui se rejoignaient au-dessus de cette coupe de champagne. Le jazz pulsait dans les baffles. Les pages d’une BD dont j’ai oublié l’auteur, swinguaient entre mes mains. Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce que je fous vraiment ? Depuis quand avons-nous envie de baiser l’un avec l’autre exactement ? Nous ne sommes jamais passés à l’acte avant ce soir. Alors pourquoi j’accepte ses mains sur mon corps ? Pourquoi est-ce que je laisse ses jambes s’introduire entre les miennes ? Je peux fumer ? Faudrait peut-être que j’arrête de téter le champagne. Quoique. Je n’en ai pas bu tant que cela finalement. Sûr, j’ai compté les bulles. Zieux bleus m’embrasse. Il embrasse bien, ce con ! La conne, c’est moi, oui. Il embrasse plus que bien et j’ai envie de lui. D’un coup, comme ça. Comme j’ai aussi envie de vomir. D’un coup, comme ça. Je devrais éviter les mélanges. Je le sais pourtant. Ma troisième cuite ! Il fallait que cela m’arrive la première fois où il m’emmène chez lui !

A genoux devant Ste Toilette, je me demandais s’il vivait seul ici ou avec son fils. « Tout va bien ? » Je déteste la couleur de tes chiottes mais à part cela et les murs qui tanguent, je pourrais te répondre que tout va bien. Mais je ne dis rien. Putain mais pourquoi ai-je bu tout cet alcool et fumer toutes ces cigarettes ? Pourquoi ne suis-je pas en train de me coller à sa peau ? Et pourquoi ne suis-je pas collée à celle du Celte ?

Combien d’allers-retours ai-je fait entre le salon et les toilettes ? Assez pour y rendre la classe et ces saletés de chips mexicaines. « Je vais rentrer ! » « Tu restes ici ! » « Non, je… Il faut que je me repose. Seule ! » Tout en m’enlevant mes chaussettes, il restait calme, attentif. M’aurait-il saoulée pour mieux me coucher dans son lit ? « J’ai froid. » En jeans dans un grand lit avec un homme en tee-shirt et en shorty, on a déjà fait mieux comme scène érotique. J’avais froid, il s’est rapproché. Tout à coup, je voulais plus. Plus que ses lèvres sur les miennes, plus que ses mains aventureuses. « Tu veux de la douceur ou de la violence ? » S’il me pose encore une question aussi conne, je lui colle une beigne et je vomis sur son plancher. Ou l’inverse. Et à côté de sa casserole, d’abord ! On disait scène érotique.

Sa langue dansait le collé-serré avec la mienne. Mon ventre appelait le sien. C’est à ce moment qu’il m’a déshabillée. « Ce que tu es belle ! Laisse-moi te regarder encore… Tu es belle, si belle. Mais pourquoi t’a-t-il laissé partir ? » Euh pourquoi n’est-il pas venu ? Le Berbère ? Le Celte ? Partir ? Mon mari ? « Je ne te laisserai pas partir. Je t’attache. Une laisse. Oui avec une laisse. Je t’emmène avec moi à Marseille. » Depuis quand Marseille se situe en Bretagne ? « Tu sens la noisette… » Je sentirais le sexe du Celte s’il avait su gérer ses Boeing !

Putain, Zieux bleus, je te dis que tu baises bien ou je me tais ? En vérité, tu baises bien et je sombre. « Claire… Il est l’heure. » Et ça le fait rire de voir ma tronche de morte vivante. C’est moi, ça dans le miroir ? Putain de Dieu mais je suis morte, non ? « C’est simple, tu sors, tu prends tout de suite à droite puis tu continues tout droit jusqu’en haut de la rue. » Attends, il a dit droite ou gauche ? Elle est où ma main droite ? Et cet hôtel de merde, il s’est volatilisé pendant la nuit ou quoi ? Je marche, je marche. Je fume et je me marre. Le seul renseignement que je demande, je le demande à une russe vaguement blonde qui fume une brune et sort juste de la bouche du métro pour s’engouffrer derrière son bar. Elle est barmaid. Et moi, je suis encore saoule. Saoule d’alcool, de ses mots, de ses caresses. Qu’on me donne cette rue, bordel ou je fais un malheur !

« Vous prenez votre petit déjeuner, madame ? » Elle est conne ou quoi, j’ai une tête à manger un croissant dégoulinant d’huile, à boire un jus de fruits dégueu et du thé lavasse ? Je veux juste mon lit, merde, c’est pas compliqué. Et les femmes de ménage, elles peuvent pas aller passer l’aspirateur dans les autres étages ?


Assise sur le banc, je végète au soleil. A ma droite, les derniers escaliers qui arrivent au Sacré-Cœur supportent vaillamment toute la cohorte d’Allemands rouges et suants, de Japonais souriants, d’Italiens caquetants, d’Anglais smarties et d’éventuels Français. A ma gauche, une vieille qui pue s’assoit. C’est bien ma veine ! C’est cela mémère, mange ton sandwiche et dégage que je réfléchisse. A ma gauche, un maghrébin s’assoit. Putain, Dieu, tu peux pas interdire l’accès à mon banc ? C’est bien la peine d’avoir une si grosse église ! Toujours pas de Celte. Normal remarque, c’est le week-end. Zieux bleus est parti en Bretagne contempler la mer et son fils. Il a une mère, ce fils ? « On ne m’attache pas. Ni avec du cuir, ni avec de la soie et c’est moi qui suis partie. Je ne suis pas une sardine et tu n’es pas un mac. Le Coca est le seul remède efficace lorsque j’ai l’alcool difficile. » « Une chose à savoir pour la prochaine fois » Pourquoi je souris comme une idiote enfin seule sur MON banc ? Devant moi, je les regarde. Il s’assoit sur la pelouse, enlève ses chaussures et ses chaussettes comme si sa vie en dépendait. Ils s’allongent tous les deux, roulent l’un sur l’autre, l’autre sur l’un. Je nous revois moi et le Berbère. Comme c’est étrange cette ressemblance entre cet inconnu et lui ! Les mêmes gestes. Exactement.
 

« Tu sens bon » Oui, chanteur, je sens bon. Approche-toi un peu plus ! « Alors, dis-moi, ces textes érotiques » Mais pourquoi est-il si grand ? Et pourquoi n’ai-je pas mis cette robe et mes talons ? Et pourquoi dois-je partir si tôt alors que je sais pertinemment que le Celte ne viendra pas ? Seule sur le dessus de lit miteux, je vérifie mes sms. Ai-je pensé à remercier mon Lord anglais pour cette sublime soirée ? Dans le TGV, un texto m’allume un sourire coupant « Toujours l’envie aussi. Toujours grandissante. Tu t’éloignes et les emmerdes restent... La vie est cruelle. J’adore » Si tu ne bouges pas ton joli cul, Celte, envie ou pas, je te vire !

« Vous m’envoyez un mail ? J’ai envie de savoir, ça m’intéresse. » m’a demandé le Disquaire en m’appelant des Antilles. C’est marrant comme je sème les hommes dans des couloirs de hall de gares. Un vrai Petit Poucet. J’ai donc dit ce chemin-là… J’ai précisé avec ou sans détours ?


La nuit s’allonge jusque sur mes draps bleus. Tout propres.

14.04.2008

Des couleurs et des hommes

Le ciel ne pleut plus. Le vent froid s’échine à malmener mes mèches courtes pendant que je tète ma cigarette. Mon corps oscille entre une fatigue intense et une pêche miraculeuse. J’ai les nerfs qui craquent sous la peau et la cendre de ma cigarette qui s’éparpille sur les narcisses déjà morts. Combien d’heures me séparent de sa peau ?


Les CD s’entassent en piles informes, des notes prises sur des morceaux de papiers tentent de s’échapper. Je les vois. Je les merde. Je sais qu’il va mourir le vieux. Celui de ma nouvelle. Le sien, je sens qu’il le pleure. Je respire ses silences et aujourd’hui, il me manque. Son absence devient trop prenante. Sa présence lointaine s’immisce pourtant de façon certaine entre le Celte et moi. Autant, je peux l’occulter quand il est proche, autant son éloignement… « Tu es plus obsessionnelle ». Et toi, Berbère, tu es plus homme !
 

Dans quelques jours, le festival aura lieu. L’occasion de découvrir de nouvelles têtes et de revoir des personnes que j’aime. Ma concurrente directe m’a prévenue que je pourrais être étonnée en la découvrant. Quoi, cette mystérieuse blogueuse serait un homme ? Une mamie de 75 ans ? Un extraterrestre ? Elle pensait peut-être que je chercherais à en savoir plus avant. Aucune envie. Les seules personnes sur qui je me renseigne sont celles sur lesquelles je dois écrire. Ce qui n’est pas une mince affaire vu l’état de certaines bio. C’est fou comme certains réussissent à raconter des choses qui une fois lues ne t’apprennent strictement rien. Tout juste si tu apprends quelques choses sur l’album. Ou sur le livre. Quoique le livre, il suffit de le lire. L’album peut s’écouter, remarque. Encore faut-il qu’il y ait plus d’un titre sur la galette ! Un jour, les labels réclameront de la pub sans même daigner envoyer un disque ! Rapiats !

« Tu voudrais quelque chose de lui ? » Le jour où mon petit frère m’a posé cette question, je lui ai répondu hilare : « Tu déconnes ? Je refuse tout si nous sommes convoqués chez le notaire. Manquerait plus que ce salopard nous laisse des dettes ! »

D’ailleurs qui nous préviendra qu’il a passé l’arme à gauche ? Ma chair-sœur ? Il est peut-être déjà enterré ? Je me demande, rarement, mais je me demande parfois quelle est sa date de naissance exacte. Même pas fichue de l’avoir retenue ! Début décembre avant la seconde guerre mondiale, c’est suffisant pour se faire une idée, non ? 

Une photo d’un gamin de deux ans aux boucles blondes devant un mur de pierres. Sa mère est morte quand il avait huit ans. De quoi ? Aucune idée. Une de mes tantes m’avait appris gamine qu’il était née en Italie, à Gênes. Ma mère avait beaucoup ri quand je le lui avais rapporté. C’était le bon nom phonétiquement pourtant. Et moi, ça m’aurait plu d’avoir un père italien légèrement mafioso.

Quel est le con qui a dit qu’un être humain ne pouvait pas remonter dans ses souvenirs plus loin que ces trois ans, et encore ?

Trois fois dans ma vie, je me suis rendue là où il avait grandi une fois que son père s’était remis avec une femme, la petite mémère. La première fois, j’avais dix-huit mois. La deuxième, j’avais treize ans, des cheveux jusqu’en bas des fesses et l’air étonné devant le portillon de la courette. Il avait rétréci ou quoi ? Non, parce que la dernière fois, il était vachement plus haut ! La troisième et dernière fois, je venais présenter mon futur mari. Nous avions dormi dans une chambre à l’étage. Etage qu’il fallait rejoindre par un escalier de pierre extérieur. Les chiottes, c'était le pot de chambre. Ou un trou dans une cabane sans éclairage électrique. 

La petite mémère avalait ses médocs à grand coup de verres de vin. Au bistrot, elle était capable de descendre du blanc dès dix heures du matin. « Cache ton poing derrière ton dos sinon t’auras un coup de marteau ! Bourre et bourre et ratatam… » Elle m’avait appris cette ritournelle lorsqu’ils étaient venus dans notre HLM. Des inconnus. Je ne sais rien des histoires de ma famille paternelle. Si, il a une sœur mariée avec un obsédé sexuel qui a tenté plusieurs fois d’abuser des jeunes filles de la DASS placées chez eux. Ils avaient adopté un petit garçon dont j’ai oublié le prénom. Je crois qu'il est devenu pilote de ligne.

 

Mon père avait un ami que j’avais surnommé « le papa des mouches ». Il paraît qu’à l’étang familial, j’avais été subjugué par la rapidité à laquelle il attrapait ces insectes. Je n’ai qu’un très vague souvenir du visage de cet homme. Jusqu’à ce que nous partions de la ville où Stanislas Leszczyński a fait construire une place royale (une place royale, normal pour un roi dont la fille épousera plus tard un roi de France), mon père et lui y faisaient les quatre cents coups. Je me souviens mieux de sa femme tendre et douce, Colette.

Colette m’avait offert un petit porte-monnaie à la fermeture dorée, recouvert de roses. Je l’ai gardé pendant des années précieusement. Dans la chambre plongée dans la pénombre le soir de ce cadeau, je m’amusais à ouvrir et fermer le porte-monnaie, à en claquer la fermeture. Clic. Clic. Clic. Dans la pièce à côté, je les entendais rire et crier.

 

Quand j’avais 15 ans, le journal télévisé comme les quotidiens régionaux ont annoncé l’horreur : l’ami de mon père avait tué sa femme après l’avoir torturée sexuellement pendant des heures avec une fourchette chauffée à blanc. Il était Belge. Et si je me force, je pourrais même retrouver son nom. Mais pourquoi me violerais-je pour ce connard ?


Dès que nous avons habité cette grosse maison dans le village natal de ma mère, j’ai commencé à entendre des bruits la nuit. Pas toutes les nuits. Un matelas qui grince, des chuchotements. Un peu plus grande, j’ai compris à quoi jouaient mes parents dans leur chambre, juste à côté de la nôtre. Quand ma sœur a commencé à se masturber, j’ai rêvé de devenir sourde.
« Arrête, ça me brûle ! » « Oh non, vas te laver avant ! ». Ces phrases s’échappaient de leur chambre, même la porte tirée.
C’était donc à cela que rêvait la Princesse de Clèves ? Cette menteuse bien moins vertueuse qu’elle ne voulait le laisser paraître et qui vivait mille tourments tant elle était amoureuse du duc de Nemours, beau, intelligent, baiseur impénitent et voyeur. « Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait, la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant »

Si j’avais pu, j’aurais vécu chez ma grand-mère et lu tous les livres de la bibliothèque de mon grand-père. Et tous les romans insérés au milieu des Bonne Soirée de ma grand-mère.

Mon géniteur jouait du clairon dans la clique municipale de la ville voisine. Il était aussi pompier volontaire. Les rares fois où il se lavait et se pomponnait étaient les jours où il passait l’uniforme pour les défilés. Il avait fière allure, ma foi.

Aux saintes Barbe, il était régulièrement ivre. Les autres pompiers éprouvaient un malin plaisir à le faire boire. Ensuite, ils se marraient quand il en venait aux poings.

Lors d’une autre beuverie coutumière des ces soldats du feu à laquelle j’assistais pour je ne sais plus quelle raison, ma mère a tenté de le séparer d’avec un autre pompier. Les coups qu'ils échangeaient résonnaient dans toute la grange. Comme elle pleurait et qu’aucune autre personne de cette assistance avinée ne bougeait le moindre petit doigt, j’ai hurlé. Des cris hystériques, une vraie sirène. Je ne m’arrêtais plus. Ils ont cru que je faisais une crise de nerfs. Tu parles ! Ce qui est certain, c’est que la bagarre a stoppé net. C’est bien la seule fois où je lui ai sauvé la mise. La seule fois aussi où je lui ai sauvé la vie. Vu les coups que l’autre lui donnait au ventre alors qu’il était au sol, à mon avis, cela se serait mal terminé.

 

Nous fréquentions le même établissement scolaire lui et moi. Il  y réparait tout ce que les élèves cassaient, j'y suivais les cours. Si nous nous croisions dans les couloirs, je ne le regardais pas. Il était transparent. Si quelqu’un me demandait « C’est ton père ? », j’ignorais la question. Si la personne insistait en soutenant qu’il était sympa pour x raisons, je me demandais vraiment de qui elle pouvait parler. Ce sac à vin ? Ce sac à vin était sympa ? Gentil ? Cet homme à l’hygiène imparfaite et aux mots assassins était capable de gentillesse ?

 

Oui, il l’était. Mais avec les autres. Si peu avec nous. Si peu avec elle.

 

Est-ce que cette personne connaissait la honte ? La honte de sembler ne pas connaître cet homme qui pourtant était mon père ? La honte d’avoir à supporter le regard de la caissière quand ma mère reposait certains articles parce qu’elle n’avait pas assez d’argent pour les payer ? La honte d’avoir à supporter les ricanements de ces abrutis de pompiers ? La honte d’avoir à supporter sa lâcheté alors qu’un des frères de ma mère le taquinait et qu’il ne répondait pas ? La honte d’avoir la trouille au ventre qu’il ne provoque un scandale le jour de mon mariage ? C’est le seul jour où je l’ai vu fier de moi. Comme il se redressait en m’amenant par le bras à la mairie ! Comme j’étais pâle ! Allait-il boire plus que de raison ? Avec qui allait-il se battre ? Et ma chair-sœur, avec qui allait-elle baiser ? Elle qui venait de se faire virer du lycée parce qu’elle avait couché avec tous les garçons de l’établissement.

Il boira et bousillera la voiture d’un ami. Refusera d'en payer les réparations aussi.

Le jour où il s’est tiré du domicile conjugal, il a offert un bouquet de fleurs à ma mère. Elle n’en avait pas reçu depuis des lustres. Alors, oui, certains peuvent dire qu’il est gentil. Après tout, il a pris soin d’élever le fils de sa maîtresse alors qu’il avait abandonné son propre fils financièrement.

« Et si notre chair-sœur vient te prévenir de sa mort ? » « Je lui dirai simplement que je n’assisterai pas à son enterrement et que je ne veux pas savoir où il sera enterré. » Ça m’évitera d’aller cracher sur sa tombe. Mais ça, je ne le dirai pas à mon petit frère.

Même si le Berbère arrive parfois en surimpression, j’ai fait un rêve celte. « Et, au réveil, toujours cette envie de te pénétrer. Sensuellement. C'est tout simplement ça. » « Ta bouche qui remonte d'entre mes cuisses barbouillée de salive et de mouille pour venir manger la mienne profondément. » Oui. C’est tout simplement ça.

Le soleil argente les gouttes de pluie qui se cramponnent aux brins d’herbe agités par le vent. C’est vert chromatique et jaune pissenlit. Un couple de pies picore en zigzaguant. Les lilas ne sont pas prêts de fleurir. Avant de les sentir, j’aurai découvert le goût et l’odeur d’un fauve celte. Enivrant, isn’t it ?