28.02.2008
Du désir et de l'amour
Ce matin, en ouvrant ma fenêtre, j’ai respiré l’air givré en souriant. Et le jeune siamois en a profité pour entrer dans ma chambre. En bas, la fumée d’une cheminée file à grande vitesse vers la gauche signe que le vent du nord ne souffle pas. J’aime cette odeur printanière qui fait frémir de plaisir les bourgeons des lilas. Cela sent mars et mars est mon mois.
« Si tu étais amoureuse, si tu devais en souffrir, je partirais. Non pas pour te punir mais simplement pour que tu retrouves tes équilibres. » « Tu as ce pouvoir. » « Le jour où je goûterai à ta chaleur, je ne te relâcherai qu’abusée. » « Tu es si sexuelle. » « Tu as le cœur aussi grand qu’un océan. J’aime venir y naviguer. »
Qu’est-ce qui a fait qu’un jour, je me suis rapprochée d’un de ces hommes ? Le Berbère qui avait une peur furieuse, frisant parfois la paranoïa, m’avouait pourtant que j’étais toujours/souvent présente à son esprit. Il en était le premier surpris. « Ne tombe pas amoureuse de moi ! » Je ne suis pas tombée, j’ai aimé. J’aime. Que ce soit lui ou un autre, avec lui ou avec un autre, nous avons toujours vécu cette transe, cette exaltation du début. Parfois, cela frise la magie. « Tu es une chamane, ma sorcière. » Oui, j’ai cette prescience qui me fait ressentir la disposition de l’autre : ou il est proche et va être réceptif au moindre mot, au moindre geste, à la moindre intonation ou il est ailleurs. Dans proche, je n’entends pas forcément physiquement présent.
Et puis leur étonnement/admiration jaillit : je ne suis pas jalouse. Parfois, rarement, je peux être inquiète de l’absence. Il fut un temps où je vivais de véritables périodes de manque. Je devenais alors harpie ou presque. Peut-être, voire même sûrement, est-ce dû à mes premières relations amoureuses. Objectivement, j’admets avoir toujours aimé un homme qui appartenais à une autre.
A 10 ans, c’était Marc. A 12 ans, ce fut Jean-Luc et puis Vincent. La vie est véritablement une farceuse. Vincent et moi, nous nous sommes perdus de vue pour nous retrouver quelques années plus tard. Il sortait avec Caroline. Ou tout du moins, Caroline était son officielle. Nous sommes entrés dans une relation frisant le sado-masochisme. Jusqu’où l’autre allait-il acceptait le jeu ? Il embrassait Caroline et la pelotait devant moi sans me quitter des yeux. Je l’imitais avec un beau blond aux yeux bleus ou un brun aux yeux verts. Caroline en riait. Nous, un peu moins. A 15 ans, tous les jeux sont permis. A 17 ans, la cruauté est à son maximum. Il n’y a pas eu de rupture à proprement parler puisque nous ne formions pas un couple. Le jour où il a appris que j’allais me marier en juin, je l’ai tué. Pourtant, il n’a rien fait pour empêcher ce mariage. J’ai mis des années à l’évacuer de mes pensées. S’il nous arrivait de nous croiser dans les rues, nous rougissions comme deux collégiens pris en faute. Je me souviens d’une parole de mon conjoint : « Je ne sais pas ce qu’il t’a fait mais pour que tous les deux vous réagissiez encore ainsi… »
Les dés étaient jetés. J’ai vécu ensuite une période de construction avec toujours cet appel du voyage. Rien ne se passait comme prévu. Bien sûr, j’aimais l’homme que j’avais choisi. Mais lui, m’aimait-il ou ne représentais-je pour lui qu’un joli trophée qu’on exhibe devant ces copains ? Petit à petit, les fêlures sont devenues des lézardes qui elles-mêmes se sont transformées en fissures. La cassure devenait inéluctable. J’ai pourtant résisté, m’accrochant pour ne pas tomber dans ce vide abyssal qu’était devenu notre couple. Mais à quoi bon ? A quoi bon ramer seule pendant que l’autre ne bouge pas le petit doigt ? Je n’avais plus envie d’organiser des week-ends amoureux. Je n’avais plus envie de gérer les lieux de vacances, les sorties culturelles. Je voulais sortir de ma case imposée.
Le jour où je me suis retournée, ma fille aînée avait 16 ans. Internet venait d’entrer dans ma vie. Le Plongeur aussi. Il est rapidement parti en vrille. Comme son couple battait de l’aile, je représentais pour lui un idéal érotique. Puis il s’est éloigné. C’est alors moi qui suis partie en vrille. Tous les deux, nous devenions des virtuoses du scat, nous avions jeté la partition de notre chanson depuis longtemps. Je me suis retrouvée sur le quai d’une gare d’une ville que je ne connaissais pas à plus de 22 heures sans que monsieur ne donne signe de vie. Basta ! Il me fallait au moins ce geste pour comprendre que tout cela ne menait à rien.
Avant et pendant cette relation, un autre homme était passé. Il était Photographe amateur. Amateur de femmes et amant amateur aussi. Comme je ne pouvais pas le retenir, il ne pouvait pas me retenir. En fait, nous ne le voulions ni l’un ni l’autre. Cela ne nous a pas empêché de nous faire du mal. Et là, je dois dire que si lui n’était pas bien dans sa peau, c’est sans doute moi qui ai le plus morflé de son non-engagement, de ses non-dits. Ainsi, quelques jours après que nous ayons passé une partie de la nuit ensemble, sa femme lui annonçait qu’elle était enceinte. Il est parti. Ce n’était pas la première fois. Il est revenu une ou deux fois pour véritablement s’enfuir quelques mois plus tard dans les bras d’une jeune femme qui avait le même âge que ma fille. J’en ai été blessée. Pas forcément à cause de sa jeunesse mais plus sûrement parce qu’il virevoltait beaucoup plus facilement que moi. Un sevrage s’imposait.
Parallèlement à ces deux relations adultérines, une troisième s’était immiscée. Ce Journaliste savait ce qu’il voulait. Il me voulait moi, soumise. « Le seul homme à qui tu pourrais te soumettre réellement serait un homme que tu aimerais. » m’avait dit un ami. Oui. Oui, peut-être car je ne suis pas adepte de la soumission même si certains jeux sexuels sado-maso peuvent aiguiser mon désir. Pourtant, pourtant, j’ai bien failli signer ce pacte qu’il réclamait. Juste pour voir. C’est le Photographe qui m’a rattrapée. Le Plongeur lui, observait. Il connaissait l’existence des deux autres. Le Journaliste n’était au courant de rien trop occupé qu’il était à surveiller le blog et mes écrits. Je dois au moins une chose à cet homme avec qui je suis toujours en relation épisodique : l’assurance que ma plume valait beaucoup mieux que ces textes ridicules devant lesquels tout le monde s’extasiait. « Arrête de jouer, Claire. Arrête et écris, écris vraiment. » C’est pourtant bien à cause de ces textes bébêtes qu’il m’avait trouvé dans cette toile immense qu’est le Net. J’ai donc commencé à écrire. Pour de vrai. Et j’ai créé mon propre site aussi tout en collaborant à un magazine culturel.
*Louise Labbé et ^**Racine (seuls ces deux-là me reviennent à la mémoire), « *Je vis, je meurs: je me brûle et me noie, J'ai chaud extrême en endurant froidure… » pour la première, « **Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon corps, et transir et brûler. » pour le second (Phèdre), ont décrit parfaitement les tourments de l’amour. Ou tout du moins du coup de foudre ou du « tomber amoureux ». Franchement, j’ai dû sauter ces moments avec certains hommes. Remarquez, rencontrer pour la première fois un homme dans le noir d’une chambre d’hôtel fausse la donne. Mais nous étions d’accord tous les deux pour que ce ne soit que du sexe. Pur et transcendé, certes, mais du sexe. Il n’empêche. Quelque chose nous lie et ni lui ni moi n’avons posé un mot dessus. Inutile. « Tu dois marquer les hommes qui croisent ta route, Claire. Tu les marques indéniablement. Tu le sais, n’est-ce pas ? » Euhhhhhh. Etant donné qu’ils sont toujours dans les parages, je le suppose oui. En même temps, je n’en joue pas. « Le bourrin brun qui veut te sauter sans plus attendre, ce n’est pas un homme pour toi. » J’avais souris à sa remarque. Cherchait-il à sauvegarder sa place ? Mais il avait raison.
Je ne suis pas loin de croire qu’il existe une loi en amour, qui se ressemble s’assemble. Et cela est vrai tant sur le plan physique que sur le plan psychologique ou social. Et les exceptions sont rares sinon elles ne seraient pas remarquées. S’ajoutent à cela une ressemblance des valeurs, des modes de vie, du niveau d’éducation et du milieu social. Aucune rencontre n’arrive par hasard. Et aucun amour ne dure dans le temps. A moins d’apprendre à aimer. L’amour est un art, comme vivre est un art. La plupart des gens centrent leur amour sur la personne alors qu’ils devraient le centrer sur la relation nouée. Pour bien aimer, il faut surmonter son narcissisme et sa dépendance à l’autre et respecter pleinement l’autre. C’est aussi l’art de la séduction.
L’amour n’est pas un sentiment qui va de soi, il s’entretient et se cultive. Encore un peu et je vais demander à ce qu’on m’appelle Nicolas.
16:23 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : désir, amour, couple, nicolas, homme, femme, adultère
25.02.2008
Rendez-vous ratés
J’avais presque onze ans quand mon grand-père est mort. Nous étions alors revenus habiter le village -berceau de ma famille maternelle- depuis trois ans. A l’enchantement de la découverte de cette immense vieille maison avait succédé l’horreur de l’accueil des autres enfants du village.
Je venais de la ville et mon niveau scolaire m’avait valu aussitôt de passer dans la classe supérieure. A vrai dire, je ne changeais pas d’école puisqu’il n’existait qu’une école unique où tous les niveaux, de la grande section de maternelle au cours moyen deuxième année, écoutaient religieusement une maîtresse hyper-sexy. Mon petit frère (qui avait pu entrer parce qu’il avait déjà effectué des années de maternelle) était sous le charme de ses culottes en dentelles. Il les apercevait quand elle se penchait pour apprendre aux plus grands à lire.
A la jalousie que certain(e)s n’avaient pas manqué de ressentir à mon égard, s’était ajoutée rapidement une très nette suspicion. Je n’étais pas baptisée. Je n’allais pas au catéchisme, encore moins à la messe. Les jeux dans la cour avaient bien vite tourné au pugilat. Voire pire.
La cour de l’école contenait encore une sorte de cabane où avaient dû être élevés des lapins ou des poules. Les meneurs y enfermaient tous ceux qui osaient m’adresser la parole. Le jour où le bois fut livrer en tas, ils élevèrent des sortes de cabanes et nous nous jetâmes des insultes d’un « château » à l’autre. Des mots, nous passâmes bien vite aux coups. Surtout le jour où ils coincèrent mon petit frère. Que ces garçons étaient plus grands que moi, je m’en fichais pas mal !
J’ai attrapé le premier qui était à ma portée et nous avons terminé au sol. Comment ai-je eu le dessus, je n’en sais plus rien. Ma rage me portait. L’institutrice n’a rien dit quand il est allé se plaindre. Mais du jour-là, ils nous ont fichu la paix. Ou presque. Ce garçon me volerait plus tard ma montre. Il la restituera après que ma mère m’ait accompagnée chez ses parents. Mais pas en mains propres bien sûr. Il y eut aussi des crachats et d’autres coups bas, rien d’inhabituel aux lâches.
Est-ce que déjà mes parents s’engueulaient ? Oui, certainement. Ma seule bouffée d’air était le samedi à 11h 30 quand mon grand-père venait me chercher à l’école. Ma main dans la sienne, je trottinais, dans cette rue qui reniflait les frites et le bifteck, sempiternel repas hebdomadaire et communal.
Autrefois, dans la HLM, je fuyais avec lui les mercredis et le plus possible les jours de centre aéré. Je détestais ces rassemblements.
Et puis un jour, mon grand-père est tombé de solex. Et puis un autre jour, il est tombé d’un cerisier, dans le verger. Je l’ai aidé à se relever et à redescendre à la maison, il avait l’épaule démise. Et puis un autre jour encore, il a été hospitalisé.
Il en reviendra amputé d’une jambe. Aigri. C’est à ce moment-là que nous avons vécu chez mes grands-parents. Pendant plus d’un an, nous avons dormi sur un matelas glissé sous la table de la salle à manger ma sœur, mon frère et moi. Je ne me rappelle pas que nous remontions à notre maison.
Je suppose que c’est ce qui a accéléré la mésentente entre mon père et ma mère.
Mon grand-père avait refusé que j’entre au collège à 10 ans comme il avait insisté pour que j’apprenne l’allemand. On ne savait jamais. Je le suivais partout. J’avais même le droit d’utiliser ses encres et ses plumes d’instituteur alors que mes autres cousins et cousines n’avaient même pas accès à son bureau. Du coup, eux aussi m’évitaient et se méfiaient de moi. Sauf Yanneck que ma grand-mère avait élevé pendant quelques années.
Nous sommes restés très proches lui et moi. C’est lui qui était mon témoin à mon mariage. C’est une des rares personnes à qui j’ai appris ma fausse-couche. Quand son père et sa mère ont eu ce terrible accident de voiture qui a failli leur coûter la vie et coûter la vie à ses enfants, c’est moi qui ait dû le prévenir. Mon numéro de téléphone figurait dans les personnes à prévenir. Je les accueillis en pleine nuit, lui et sa femme. Je les ai écoutés dire et pleurer pendant ces heures interminables où la vie d’un enfant ne tient qu’à un souffle.
Yanneck a assisté à l’enterrement de notre grand-père. Pas moi. J’étais soi-disant trop petite. Alors, pourquoi tous ces adultes ne m’avaient-ils pas empêché d’assister au débat au cours duquel ils avaient décidé de l’amputation de mon grand-père ? Ma grand-mère étant aussi hospitalisée à cause de son cœur malade, leurs enfants devaient prendre seule cette décision. Seul leur fils aîné ne s’était pas déplacé. Le jour où ma mère lui a appris que leur père se mourrait, il est venu d’une traite depuis Marseille. Trop tard.
Nous sommes beaucoup de petits-enfants mais je continue toujours à parler d’eux en disant « mon », en disant « ma ».
Je crois que c’est après la mort de mon grand-père, quand nous avons rejoint notre maison, que mon père a commencé à boire. Je crois que c’est à partir de ce jour-là qu’il m’a encore plus détestée. J’étais avide d’apprendre. Je le suis encore. Lui qui n’avait pas fait d’études me rabaissait continuellement. J’étais mademoiselle-qui-sait-tout, la Sainte-Nitouche. Il incitait ma sœur à me battre. Oui, il me détestais. Et surtout, il détestait que je lui tienne tête.
Je bouchais les oreilles de mon petit frère alors que ma sœur était collée contre moi pour ne pas qu’il entende les horreurs qu’ils s’assénaient lui et ma mère. Nous formions une boule au pied de mon lit. Comme des petits chats.
Il buvait de plus en plus et je faisais rempart. A l’adolescence, je le provoquais : « Tu sens la vinasse. » Et les coups tombaient. Bien vite, les coups de poing ont remplacé les claques et les gifles. Mes avant-bras disposés en croix protégeaient mon visage. La fois où ma mère s’est interposée parce qu’il visait ailleurs et qu’insensiblement je baissais ma garde, elle a eu l’épaule démontée. Au médecin, ils ont prétendu qu’elle était tombée dans l’escalier.
Et puis, il y a eu cet après-midi. Où était ma mère ? Sans doute chez ma grand-mère, je ne sais plus. Où étaient ma sœur et mon petit frère ? Je ne sais plus. Mais tout le reste est gravé en encre indélébile.
J’étais dehors. Le soleil était chaud. Je travaillais à une rédaction ou à un quelconque devoir. Un voisin désherbait sa courette, juste de l’autre côté de la rue. Les rues ne sont pas des avenues dans un village.
Qu’est-ce qui a provoqué sa furie ? Je ne sais plus. Je me revois ouvrant la porte de cet escalier pour monter en courant dans la chambre que je partageais avec ma sœur. Je le revois m’attraper par les chevilles et puis me frapper. Je m’entends le traiter de connard. Je nous revois face à face, dans cette cour, emplie de haine palpable. Je me revois saisir ce couteau que j’avais sorti du tiroir alors qu’il me poursuivait dans la cuisine. Je l’entends me dire « Hé bien, vas-y ! Vas-y ! Plante-moi ! Plante-moi, tu ne demandes que ça ! »
Aujourd’hui, je ne frémis plus en évoquant ces instants. A ce moment-là, je tremblais d’une telle force. Et ce voisin qui n’est jamais intervenu ! « Allez, vas-y ! Vas-y ! » et il avançait sur moi. Il n’arrêtait pas d’avancer sur moi. « Si tu fais un pas de plus, c’est moi qui me plante ! » Il a plongé ses yeux dans les miens. J’avais le bout de la large lame posé sur mon ventre, les deux mains appuyées sur le manche. Il a hésité quelques secondes et il m’a tournée le dos. Je suis restée debout, hébétée, le couteau sur mon ventre pendant quelques minutes encore. De longues minutes où tous les sons semblaient avoir disparu.
Sans doute est-ce pour cela que j’ai eu ensuite cette période d’anorexie. Lui avait comme des crises d’angoisse. Il semblait par moment ne plus arriver à respirer et pressait fortement comme une douleur intercostale. Nous n’avions rien dit de cet épisode à ma mère. Du reste, je n’ai pas adressé la parole à ma mère pendant plus d’un mois. Deux peut-être. Un samedi matin, j’ai enfin ouvert la bouche : « Je ne sens plus le goût de ce que je mange. »
Mon père s’est tiré un soir où ma mère lui conseillait de prendre un pull sur ses épaules. Ma sœur venait de se tirer quelques semaines plus tôt sur un prétexte encore plus stupide. Il s’est tiré en bloquant le compte bancaire, laissant ma mère et mon petit frère sans fric. Mais avec les créanciers qui venaient frapper à leur porte. En effet, monsieur s’était rendu insolvable.
Je revois mon frère alors adolescent chercher dans un livre de droit ce qu’était un enfant naturel. Nous avions déjà remarqué que nous n’avions pas le même groupe sanguin. Il était persuadé à l’époque d’être un bâtard. Un fils de rien.
Cet homme qui m’a donné la vie, je ne l’ai jamais revu. Mon frère non plus ne l’a pas revu. Seule ma sœur, sa préférée, a fait des pieds et des mains pour le retrouver. Elle va le voir une fois par an depuis quatre ans, je crois. J’ai su qu’il répondait à ses vœux.
Cet homme, je ne l’ai jamais plus appelé « mon père ». Il n’a connu que ma fille aînée. J’étais chez eux avec elle qui avait un an à peine quand il est venu chercher des affaires à lui. Bien sûr, il avait évité de passer par la porte d’entrée pour ne pas avoir à nous dire bonjour. Mon bébé est tombé de la chaise, l’ongle de son index était pratiquement arraché. Aussitôt, j’ai eu des contractions. J’attendais ma deuxième fille. Cette grossesse était déjà compliquée. Ma mère est allé lui demander de l’aide. Il n’est jamais venu. C’est mon beau-père qui nous a emmenées chez le médecin.
Des années plus tard, j’ai eu une grosse explication avec ma mère. « J’aurais préféré que vous divorciez, tu sais ? Vous m’avez volé mon enfance ! De môme, je suis passé à l’âge adulte. Et tout ce que tu as pu faire pour ma sœur après, tu ne l’aurais jamais fait pour moi. Jamais. D’ailleurs, je n’aurais même pas osé agir comme elle l’a fait. » Elle en a pleuré.
Bizarrement, j’ai occulté les bons comme les mauvais souvenirs que j’ai pu vivre en la compagnie de cet homme. Je sais qu’il adorait me voir avec les cheveux longs. Mais je sais aussi que lui et ma mère se servait de moi comme bouc-émissaire, comme tampon, comme pilier. Même si je fouille ma mémoire, si je la passe au scanner, je n’en ressors pas plus que deux ou trois images. Et encore. Des images aperçues sur un album photo. Donc faussées.
« C’est qui, maman, cet homme sur la photo ? » « C’est votre grand-père. » « Mais on connaît nos papis. Alors, c’est qui ? » « C’est celui qui m’a donné la vie. » « Pourquoi on ne le connaît pas ? » « Je ne sais pas vraiment. » « Tu sais où il habite ? » « Non. Mais votre tante le sait. » « Tu viendrais le voir avec nous ? » « Non. Mais je ne vous empêche pas d’aller le voir. » Jusqu’à présent, aucun des quatre n’y est allé. Jusqu’à présent, il est très rare que j’appelle ma sœur, ma sœur. J’ai plutôt tendance à dire ma chair-sœur. « Tu as des nouvelles de ta sœur ? » « Je pensais que toi, tu aurais des nouvelles de notre chair-sœur » C’est devenu un sujet de plaisanterie entre mon frère et moi, les rares fois où nous l’abordons.
Et je me demande si ce n’est pas en partie à cause de tout cela que je n’aime pas arriver en retard à un rendez-vous. Ou qu’il m’arrive de lever mon verre à mes actes manqués.
17:48 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : alcoolisme, père, mère, violence, haine, divorce
21.02.2008
On ne naît pas femme : on le devient
Le soleil oscille dans ce paysage légèrement brumeux. Je devrais effacer ces pattes de chat des carreaux. Je devrais aussi préparer mon sac pour ce voyage parisien. Préparer mon baise-en-ville.
Ma grand-mère prononçait ce mot les lèvres légèrement pincées. Comme elle crachait presque le nom de Jacques Dutronc. « Dutronc et ses yeux de merlans frits. » Elle avait des opinions bien tranchées sur les artistes et refusait que je regarde un film où figurait Bardot. Surtout si Bardot montrait ses fesses. Quel mépris dans sa bouche ! « Merveilleux le cinéma. On voit des femmes, elles ont des robes ; elles font du cinéma, crac on voit leur cul. » dixit Michel Piccoli dans *Le Mépris de Godard. Je n’avais ni le droit de voir le cul de Bardot et encore moins celui d’entendre les grossièretés qu’elle déclamait. « *Et mes jambes, tu les aimes mes jambes ? Et mes fesses, tu… » et crac, le téléviseur était éteint. Une forte tête, ma grand-mère !Mon grand-père de neuf son aîné l’avait repérée pendant la première guerre mondiale. Comment lui et mon grand-oncle étaient amis, je ne l’ai jamais su. Elle avait quatorze ans. Ou elle faisait plus âgée ou on ne parlait pas encore de pédophiles. On ne parlait pas de pédophilie et ils s’épousèrent en 1920. Ce jour-là, un instituteur épousait une gamine de 17 ans et demi et un père-maire acceptait de les marier. Le même jour, ce père-maire délivrait aussi le certificat de mariage de son fils avec ma future grande-tante qui était petite, mais moins que sa mère. Récemment, j’ai appris que la mère de cet instituteur était partie enseigner en Espagne en 1880 et des poussières. Seule. Incroyable pour l’époque quand on y songe. Quelle famille ! Sans les Addams mais avec des d’Arc. Mais peut-on se fier à un arbre généalogique ? Entre les enfants connus et reconnus, ceux dont on a oublié l’existence ou ceux dont on n’a pas su la naissance, qui croire ?
« Mais qu’as-tu fait quand tu l’as su ? » Cette question avait fusé lorsqu’elle m’avait raconté que sa fille aînée s’était retrouvée enceinte alors qu’elle passait la première partie de son baccalauréat. « Que voulais-tu que je fasse ? C’était fait ! Nous avons pris contact avec les parents de J. et ils se sont mariés. »
« Mais qu’as-tu fait quand tu l’as su ? » Cette question était partie quand la vieille dame évoquait la deuxième guerre mondiale. Ce qu’elle faisait très rarement. « Je ne te dirai rien. Il existe encore des personnes vivantes qui pourraient en être blessées. » Dommage, j’aurais bien voulu savoir qui, parmi ces petits vieux croulants sur une canne ou sous une perruque de traviole, avait pactisé avec l’ennemi. Simple curiosité.
Cette fois-là, calmement, elle avait raconté l’Anglais réceptionné à l’étang familial sur un drap blanc posé en croix puis, redescendu pour être caché au-dessus de l’écurie. Le lendemain, des soldats Allemands frappaient à la porte. Ils venaient réclamer ses filles pour qu’elles montent au château faire le ménage. Elle a refusé. Ils sont partis. Il faut dire qu’elle en imposait, fière et droite.
Plus tard, une de mes tantes a manqué se faire embarquer alors qu’elle arrivait pour aider une famille juive. « Elle est morte quand les Américains ont libéré les camps. Sur la route du retour. » Cela, c’était la fille de la famille déportée. Mes jeunes oncles posaient des bombes sur les voies de chemin de fer, transbahutaient de la viande sur des vélos qui chutaient devant le peloton de garde, s’amusaient à attraper à l’aide d’une canne à pêche des lanternes posées au sol auprès des gardes immobiles et aveugles et sourds aussi. Ou indifférents. Mais l’épisode de la lampe volée, c’était à l’école, avant que mon grand-père soit révoqué : communiste et franc-maçon, c’était trop sous Vichy. Surtout si en plus on refuse de faire dire à ses élèves la phrase que Pétain voulait entendre dans toutes les écoles !
« Mais qu’as-tu fait quand tu l’as su ? » Cette question avait jailli quand nous parlions d’adultère et qu’elle disait avoir toujours su que son mari avait des maîtresses. Il fréquentait même deux femmes à une époque. « Rien. Je n’ai absolument rien dit. Et retiens une chose, ma petite, n’avoue jamais. Jamais ! »
Bien sûr, je pourrais parler de la fois où deux gendarmes sont venus lui demander lequel de ses trois fils elle voulait faire revenir du front (un au Maroc, un en Algérie et le troisième en Tunisie. A moins que ce ne soit l'Indochine ?). Bien sûr, je pourrais raconter ces yeux qui pétillaient quand elle évoquait ce jeune homme amoureux de LA femme de l’instituteur. Chose que j’avais beaucoup de mal à imaginer quand je voyais le vieux bonhomme qu’il était devenu.
Je pourrais dire les heures froides où elle partait dans la nuit seconder une femme qui accouchait. Je pourrais évoquer ces matins blêmes où, un enfant sous le bras et un panier à linge sous l’autre, elle descendait ce grand escalier de pierre pour déposer le tout avant de pomper de l’eau à la fontaine. Je pourrais aussi commenter tous ces soirs où elle raccommodait toutes les paires de chaussettes de la famille. Huit enfants, cela en fait des pieds ! Huit enfants, ma mère n’était pas encore née. Ou je pourrais évoquer ces autres jours d’hiver où elle se levait avant tout le monde pour allumer les feux. Mais que diable fichait mon grand-père ?
Cette vieille femme passait la fin de sa vie à faire des problèmes de mathématiques ou des mots croisés. « Il faut entraîner sa mémoire et, vois-tu, ma fille, j’ai toujours regretté de ne pas avoir pu faire des études. Je t’ai dit que mon père avait eu son bac à 16 ans et que son père a refusé qu’il parte de la ferme ? Je t’ai dit qu’il a été maire du village plus tard, bien avant le prince ou le comte, et que nous avons été les plus grands propriétaires terriens du village ? Je t’ai dit que… » « Dis-moi, pourquoi ne vas-tu pas chez tes voisines ? » « J’ai toujours détesté les cancans ! Comment va ton mari ? »
Une maîtresse-femme que cette femme-là ! « Fais ce dont tu as envie mais toujours dans le respect de l’autre ! » Et j’imagine cette môme aux cheveux noirs et frisés, assise sur la croupe de ce cheval de trait, traverser le pont surplombant la Meuse.
Oui, « *le mariage multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées sociales ». Oui, cette gamine entêtée était devenue une sacrée femme.
Je suis la dernière à lui avoir parlé. Elle est morte une nuit de réveillon de Noël sans avoir connu mon fils. Nous l’avons enterrée sans fleur ni couronne. Comme son mari. Sans passage à l’église, forcément. Ce jour-là, dans ce cimetière battu par le vent du nord, j’ai bien cru que mon cousin qu’elle avait élevé allait s’évanouir de douleur. J’avais les yeux qui débordaient des océans et le nez dégoulinant de morve. Et je fumais. Je l’entendais me dire « Tiens-toi droite en toute circonstance. On ne fume pas dans les cimetières. D’ailleurs, on ne fume pas enceinte et une femme ne devrait pas fumer, ça fait vulgaire. On ne dit pas merde à son mari. Tu as épousé un homme bien. Ton grand-père serait rentré à l’église ce jour-là, tu sais ? Le médecin ne t’avait pas demandé de rester allongée pour cette grossesse, pourquoi es-tu venue en voiture avec les petites ? Qu’as-tu fait de tes filles ? Qu’as-tu fait de tes filles ? Qu'as-tu fait de tes filles ? »
Je refumais pour la circonstance et mon bébé pleurait aussi à m’en durcir le ventre de contractions indélicates. Mais qui s’occupait de mes filles ? Et pourquoi avais-je revêtu cet immonde manteau matelassé vert qui saucissonnait mon gros ventre ?
*Simone de Beauvoir, La force de l'âge
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19.02.2008
De la séduction
J’ai ouvert la fenêtre. L’air froid me caresse la peau. Les bourgeons se gèlent encore les couilles et j’ai chaud.
La séduction serait-elle le terrain favori des femmes ?
Le mot séduction vient du latin seducere, mettre à l’écart pour obtenir des faveurs. L’objectif de la séduction est d’obtenir du plaisir, bien entendu. Le partager est autre chose.
Sortez votre loupe. Si vous regardez de plus près une petite fille, elle saura tout de suite papillonner des yeux pour obtenir l’attention de son père. Il est le premier homme sur lequel elle fourbira ses armes. Si la petite fille n’a pas de père dans son cercle intime, elle cherchera un autre homme, son oncle, par exemple. Son oncle parce que la petite fille peut avoir un papa qui ne veut pas la voir.
Quel que soit l’homme sur qui elle aiguisera ses premiers regards, il le sentira. Et craquera. Tout se passe par le regard même si la femme joue d’artifices, même si l’homme parade. Rien n’existera s’il n’y a pas échange de regard. Ne dit-on pas d’amants qu’ils se dévorent des yeux ?
Je souris, je passe ma main dans ma chevelure, je te signifie que j’ai envie que tu t’approches. Mes pupilles se dilatent, mes yeux fuient et reviennent se fixer dans les tiens, tu me plais. L’odeur aussi est importante. A certaine période, mon odorat est très développé. Je te sens. Ou je ne peux pas te sentir et là, c’est plus que mal barré.
Et puis, j’écoute ta voix. Car l’intonation de ton organe vocal va jouer beaucoup en ta faveur. Ou pas. La voix est un instrument qui révèle beaucoup de choses : ton éducation, ton milieu culturel, ton humeur. « Je devrais t’appeler plus souvent. Ton message sur ton répondeur est… sexuel ». C’est un chanteur qui me l’a dit hier. Si ta voix m’insupporte, c’est déjà cassé avant même d’avoir commencé.
Dom Juan et Casanova savaient jouer avec les mots pour séduire, sans forcément passer à l’acte. L’intonation et l’inflexion de ta voix importe plus que tu ne l’imagines.
Ensuite, je te touche : l’avant-bras, le dessus de la main, les doigts. Je te touche mais de façon fortuite, la main au cul viendra plus tard. Allez, montre-moi la suite, avance encore un peu, te fais-je comprendre. C’est le moment miroir ou l’instant écho : tu bois, je bois ; tu te penches, je me penche ; tu m’invites à déjeuner, je dis oui. A dîner aussi. Narcisse sort du bois. De tous temps, l’offrande en échange en échanges de faveurs sexuelles a toujours été utilisée. A cet instant, toi, l’homme, tu penses mener le bal.
C’est toi qui viendra chercher le premier baiser, qui va lancer les premières invitations intimes. Je vais t’observer, histoire de voir jusqu’où tu peux aller pour moi. Je mettrai la barre plus ou moins haute, en l’ajustant au cas où. Cela s’appelle la danse sexuelle. Le reste s’appellera alchimie et confiance. Rappelle-toi cependant comme je le sais que jamais rien n’est acquis. La passion dure seulement si un certain niveau d’anxiété perdure. Je ne t’appartiens pas. Tu ne m’appartiens pas. Ainsi la lutte de pouvoir ne sera pas. La fusion est une totale foutaise. Tu es mon invité comme je suis ton invitée.
La séduction est bel et bien un jeu de dupes. La femme cherchera toujours à plaire et la poursuite de la relation dépendra de l’homme. Cela t’excite de croire que je vais te laisser mener le jeu et moi, j’attends que tu me démontres ton intrusion.
Je te provoquerai sexuellement, tu me surprendras et ne tariras pas d’humour (le fameux femme qui rit…). Tu me tourneras autour, je te raconterai ce qui m’excite. Je te toucherai physiquement et inventerai un mot pour te qualifier juste toi. Tu m’écriras, me téléphoneras pour me dire « je t’aime » et raccrocher (« j’ai envie de toi » fonctionne aussi), tu inventeras un mot pour me qualifier juste moi. Je te confierai ce que j’aime de toi et tu m’écouteras plutôt que de me donner une solution. Tu me regarderas quand je parle et je te laisserai faire ce que tu désires (mais sache déjà que je ne couche pas avec des animaux). En un mot comme en mille : sincérité et transparence sont les mamelles de l’entente amoureuse.
Certains pensent encore que l’éducation des enfants a changé. C’est nier ce qu’il se passe dans les écoles maternelles. A la maison, comme à l’école, la petite fille est éduquée pour séduire, le petit garçon pour être fort et fanfaronner en exposant ses richesses et sa puissance. Renverser la tendance peut être très jouissive.
La première fois que nous nous sommes rencontrés le Berbère et moi, nous ne savions rien l’un de l’autre. Nous avions échangé des mails devenant de plus en plus chauds et à peine une photo floue.
Il m’attendait entièrement nu dans une chambre d’hôtel dont les rideaux étaient fermés. De lui, je n’ai vu que le bout incandescent de sa cigarette quand j’ai ouvert la porte. A peine une silhouette qui laissait deviner des cheveux longs descendant jusqu’à ses épaules. J’ai déposé mes affaires dans un coin de la pièce en tâtonnant pour éviter de chuter. Les parfums qui régnaient dans la pièce me faisaient bander. Je l’ai touché. Je l’ai reniflé sous toutes les coutures avec de grandes et bruyantes inspirations, les narines écarquillées. Et je l’ai reniflé silencieusement, lentement, laissant passer un filet d’odeurs, muette, ivre, au bord de l’asphyxie, le cœur rempli de ses sécrétions. Il s’est levé, a léché ma bouche, reniflé mon cou, mes aisselles, mon ventre, mon cul. Nous nous sommes vampirisés à outrance.
Nous avons baisé pendant des heures en chuchotant. C’était grand et délices, gourmand, torride, tourmentant de vice et laisser-faire. C’était deux corps crus, un caprice exhaussé par deux esprits joueurs.
Plus tard, le soleil d’été qui brûlait encore les rues de Paris nous a révélé le visage de l’autre. Nous venions d’entendre nos voix quelques minutes auparavant, cassées par tout ce plaisir exhalé. Il était convenu qu’après cette première fois, nous ne nous reverrions plus. Il voulait connaître la passion sexuelle avec cette femme qui le faisait vibrer, cette femme qu’il ne reverrait pas. Il voulait vivre un rêve éveillé qu’il allait savourer. Il voulait faire l’amour à cette inconnue et s’écraser sous elle. Il a été touché par mon bel esprit. J’ai attendu qu’il me lise. Il souriait de cette façon de se respirer le cœur, de se goûter au bord des mots, au bord de l’âme. Cela devait être la dernière extension de nos instants charnels. Il prétendait retourner ensuite dans sa bulle maintenant déformée, plus lourd, plus grand. Il prétendait me laisser dans la mienne, m’embrasser, admiratif et orgueilleux et ne me dire rien car il n’existe pas aucune forme de salutation valable.
17:46 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : séduction, homme, femme, sexe, jeu, invitation, éducation
18.02.2008
Je garde le chien
Derrière la vitre aux pattes de chat, le soleil inonde cette cheminée fumante. Le lecteur distribue des titres de façon aléatoire et je m’étonne de certains. Comment ai-je eu ce morceau des Rolling Stones ?
Une jeune femme inconnue dont j’ai déjà oublié le nom vient de m’apprendre que je ne pourrais pas participer à la journée de formation à laquelle je m’étais inscrite. Sans doute ai-je laissé échappé un rire puisque d’un coup, elle s’est détendue. Cela m’évitera de tourner dans cette ville à la recherche du lieu exact. Mais elle ne saura jamais exactement pourquoi je riais : je manigançais hier de m’offrir un chauffeur (charmant, bien sûr, puisqu’il s’agit de mon fils) pour m’amener ce mercredi à ce lieu de rendez-vous. Or, ce matin, je me suis aperçu que la réunion n’était que la semaine prochaine…
Je ne suis pas elle. Non, je ne suis pas elle. Combien d’années m’a-t-il fallu pour le reconnaître ? Combien de filles endossent-elles le passé de leurs mères sans le savoir ? Combien sont-elles à être entortillées dans un linceul qui ne les concerne pas ?
Psycho-généalogie. Un gros mot, certes. Un nom qui englobe beaucoup d’histoires. Une pratique thérapeutique qui aide les personnes à découvrir leur histoire. A se la réapproprier. Combien sommes-nous exactement à jongler avec des souvenirs qui ne sont pas vraiment les nôtres ? Jung parlait d’une mémoire collective. Alors ces images sorties du passé qui jaillissent certaines fois comme des diables de leur boîte, à qui appartiennent-elles ? A moi. Elles sont à moi. Après un grand tri, elles sont à moi. Depuis cette journée où j’ai décidé que je n’étais pas elle. Je suis moi. Sans thérapeute. Je suis ta fille et tu es ma mère. Tuez ma mère.
« Je ne t’aime plus. » Les mots sont sortis de ma bouche avec un calme effrayant. Lui avais-je dit un jour « je t’aime » ? Ecrire aucun souvenir serait mentir. Je le lui ai dit lors de nos corps à corps. Pas toujours non plus, faut pas pousser. Venant d’une famille de taiseux tous les deux, cela n’était pas facile. Je ne me rappelle pas qu’il m’ait dit « je t’aime » avant que je lui dise « je ne t’aime plus ». Trop tard ! Cela s’appelle un comique de situation. Et dans le rôle du clown, vous avez… Nous ne marchions plus du même pas depuis longtemps. Du reste, avions-nous avancé déjà au même rythme ?
« Qu’est-ce que tu veux exactement ? » Que nous nous conduisions en adultes responsables ? Il aurait été inutile que je formule cette réponse. Si je l’ai choisi pour être le père de mes enfants, c’est aussi pour cela. Alors, bien sûr, quand j’annonce, sans ambages, que je cohabite avec un homme, cela surprend. On juge : Malsain. Pervers. Stupide. Impossible. Et j’en passe. Et toi ou toi, si tu te regardais bien en face, en plein dans les yeux, et que tu reconnaisses que partager ma couche (ou un ascenseur ou… mais là n’est pas le propos) même pour une heure, c’est pire ? Non ? Non ? A qui mens-tu exactement ?
Dans cette maison, les dés ont été jetés : chacun mène sa vie sentimentale et sexuelle comme il l’entend sans empiéter sur celle de l’autre, dans le respect de l’autre. Pour encore quelque temps pas de « je garde le chien ». D’ici là, on en aura peut-être acheté un !
12:55 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : rolling stones, maison, chien, mensonge
16.02.2008
Masturbation déambulatoire
Depuis des jours que je suis enfermée dans cette chambre bureau pièce, je regarde chaque matin la couleur du ciel. Et la rivière qui coule au fond du paysage.
Aujourd’hui, le soleil grise le vent du nord et à cette heure, la lune montre déjà son cul dans le bleu épuré de la stratosphère. Enfant, quand mon institutrice me tançait en cinglant l’air ambiant de son index tendu parce qu’elle trouvait que ma peinture représentant un quelconque paysage barbouillé d’un semblant d’homme et d’un semblant de femme (à moins que ce ne soit le contraire) offrait à la vue de tous un beau soleil jaune et des traces de pluie bleue épaisse, je la regardais, incrédule. Se pouvait-il qu’un adulte n’ait jamais remarqué ce phénomène ? J’aurais voulu lui crier qu’elle ouvre enfin les yeux mais je ne lui ai jamais rien répondu. Après tout, elle était assez grande pour se rendre compte qu’elle ne savait pas tout !
L’ombre des arbres nus danse sur l’herbe frissonnante. Des mails sonnent leur arrivée d’un bip énervant. Si on ne peut plus écrire tranquille ! La curiosité me pousse à jeter un œil et tant qu’à faire, les deux. Deux courriels viennent de tomber dans ma boîte. Le premier contient deux lignes écrites sur un ton badin. Le deuxième est juste le signalement de nouveaux commentaires. Je réponds à mon futur rendez-vous. Mon ton sera plaisant. Séducteur. La mort prochaine de février m’annonce toujours le printemps. Je le sens. Je le renifle. Et cet homme dont j’ai lu l’ouvrage aiguise ma curiosité. Ainsi, il existe quand même certains sujets masculins possédant assez de couilles pour énoncer à d’autres : je suis libertin et bisexuel. Ensuite ? Pas de « et je vous emmerde ! ». Non. Il est bien dans sa tête, bien dans son corps, bien dans sa vie. Un homme qui se connaît. Cet écrivain m’invite à déjeuner. Et cela tombe bien parce que j’ai faim. On dit que la chasse est finie dans les bois, la mienne (re)commence.
Tiens, ce mot « chasser » pourrait en choquer plus d’un. Or, quoi de plus hypocrite que cet éclat ? La séduction est bel et bien une chasse. A cours d’arguments parfois. Ou d’interdits. Qui chasse l’autre ? L’homme ou la femme ? L’homme regarde la femme qui regarde l’homme qui la regarde. Et c’est elle qui choisira d’aller de l’avant. Ou pas. Cependant, jouer au jeu de la séduction est plaisant, voire jouissif. Il suffit d’avoir en face un partenaire qui ait du répondant.
Je dis ailleurs sous d’autres mots des aventures particulières. Impudiques ? Tout dépend de l’angle de vue. Tout y est tellement étiré, tellement trituré mais pourtant si peu travaillé que je défie n’importe quelle épouse d’y retrouver son homme. Quoi ? Je serais adultère ? Et ta sœur ! Et ta mère ? Personne n’appartient à personne. Je n’ai jamais violé un homme. Ni une femme. Et je ne demande pas le mariage non plus. Damned ! Serais-je moi aussi mariée ?
Je vis une période de flottement mais la mer est parfois si agitée sous moi que j’ai envie de gerber. Je devrais pagayer moins vite. Ou éviter les cascades et les ressacs. Ouvrir à nouveau un blog pour dire autrement, là, j’en ai eu envie. Une autre fois, j’évoquerai peut-être un Berbère au goût de miel épicé, un Lord anglais aux gestes troublants ou un photographe aux yeux noirs. A moins que je ne raconte un vieil homme chauve, un père absent, un mari coquin. Ou un cocu. Ou un évêque. Alea jacta est.
"Connais-toi toi-même et laisse le monde aux Dieux". Toute cette masturbation du bout des doigts valait bien ce final philosophique. Si quelqu’un vous dit que je ne sais pas où je vais, ne l’écoutez pas. Je pourrais être l’homme aux semelles de vent si ce n’était que toutes mes paires de chaussures (et dieu sait si j’en possède !) ont des talons hauts et quelquefois une semelle de plomb (les nuits d’abus de vieux cognac. Rares). Je suis plus sûrement Baudelaire : « j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans », une maison de maître sans maître, une Ford Mustang (celle de Bullit for ever), Une vie de Maupassant, Le vent nous portera de Noir Désir, un centaure, un seringat, un verre de Malesan… Je suis. Tout simplement.
17:30 Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : masturbation, cul, impudique, cocu, baudelaire, maupassant, noir désir


