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05.04.2008

Déliquescence et délitescence

Derrière les traces de pattes du siamois, la pie vient de s’envoler vers la droite. Le temps hésite.


« Je suis enceinte ! » Je me suis accrochée à la pierre à eau. Faby m’a regardée pâlir. J’avais dû mal comprendre. C’était un mauvais casting ! « Et si je m’en fie aux dates, nous allons nous retrouver à la maternité ensemble ! » Elle déconne, là ? Je la tue tout de suite ou je saute par la fenêtre avant ? Si je saute, j’aurai l’air con, c’est plain-pied. Si je la tue…

« Nous avons fait l’amour toute la nuit. Il avait 20 ans à peine ! » Faby me sourit, navrée. Je crois que finalement, je vais la tuer tout de suite. On me remerciera. J’aurais peut-être même une médaille !

« C’était le soir où nous avions bu du whisky. Il m’avait demandé une cigarette et puis, il m’a avoué qu’il n’avait jamais fait l’amour avec une femme de 40 ans. » Depuis quand boit-elle du whisky ? Depuis quand fume-t-elle ? Sûr, je rêve. Euh non, après vérifications, je ne rêve pas.

« Faut que je parte, là ! » Non, parce que si je reste, je te tue. Je ne sais pas encore comment. J’hésite à vrai dire. Je pourrais te fracasser le crâne sur ta pierre à eau. Tu l’as toujours adorée. C’est même une des raisons pour laquelle vous avez acheté cette maison. Tu as acheté cette maison plutôt parce que si cela n’avait tenu qu’à lui, nous serions encore dans cette HLM. A moins que je ne t’étrangle ? Oui, si je trouvais une cordelette bien fine, je la glisse autour de ton coup et hop ! Je te coupe le sifflet.

«  Tu t’en vas déjà, ma grande ? » « Moi aussi, je vais y aller, Francine. » A l’origine, son prénom, c’est France. Mon grand-père aurait voulu l’appeler France Aimée Victoire Désirée. Il avait de l’humour mon grand-père. Surtout en sortant de cette saloperie de guerre.


P’tain, ma mère est enceinte ! Un cauchemar ! Je m’en fous, j’accouche pas ! Je refuse ! Mais qu’est-ce qu’ils ont fichu ? Les préservatifs, c’est pas fait pour les chiens, merde ! Et puis, faire un môme avec ce type qui a un tel accent. Je ne comprends rien de ce qu’il dit ! Mais putain de merde, qu’est-ce qu’elle fiche avec cet homme ? Et pourquoi ce con est-il venu ici retrouver son compagnon de régiment ? Et fallait que celui-ci soit un copain de ma mère ! J’ai vraiment pas de chance ! Merde ! Merde ! MERDEEEEE ! En plus, il porte le prénom de mon géniteur. Remarque, ça peut être pratique dans certains cas.

Et puis, qu’est-ce qu’il lui prend de raconter ses histoires de baise ? J’en parle, moi ? Mais qu’est-ce qu’elle a fait de ses nuits dans ce club Med ? Elle était pas censée y faire le ménage ? Et c’est qui ce trouduc qui a baisé ma mère ? Encore heureux qu’elle ne se soit pas retrouvée enceinte de ce blanc-bec ! Putain, sûr, j’accouche pas ! J’en veux pas ! Son divorce n’est même pas prononcé et avec l’autre connard, ça va faire du grabuge. Je redescends ? Je redescends et je la tue. Et mon petit frère ? Il va avoir un choc ! 16 ans d’écart ! Comme Vincent et son deuxième frère. Quand je me rappelle la tête de Vincent pendant tous les mois de la grossesse de sa mère ! Sa mère qui était enceinte de son père, elle !

Allez, je redescends et je la tue ! Après, on n’en parle plus. Mais qu’est-ce qu’elle fiche avec un type pareil ? Il est qui, lui d’abord ? Je lui demanderais bien mais il me faudrait un traducteur de patois. Ils parlent tous comme lui dans son bled paumé ? C’est pas possible ! C’est pas possible ! Et ma grand-mère ? Elle va en faire une attaque !

Ah non, moi j’accouche pas avec elle ! Faudrait être tarée ! Elle me fait chier, elle me fait chier, elle me fait chier !


« Ça va pas ? » « Je l’ai perdu… » « Euh… Perdu ? » Qu’est-ce qu’elle a perdu encore ? « J’ai fait une fausse couche. L’ennui, c’est qu’à l’hôpital, Ghislaine m’a vue. Avec sa grande gueule, tout le monde va le savoir. Elle est tenue au secret professionnel. Je pourrai la moucher si elle parle. » Je crois en Dieu ! Ouais, je crois en Dieu ! Peut-être même que je vais faire le chemin jusqu’à Lourdes à genoux. Enfin non, faut pas déconner quand même ! « Tu vas bien ? » Des questions idiotes comme celle-la, je peux en sortir plein avec elle. « Tu accoucheras toute seule. » Oui, enfin ça, j’avais pas non plus l’intention d’inviter tous mes potes, hein ! « D’un autre côté, à mon âge… » Enfin une parole sensée !
 

Ghislaine parlera à la mère de celui qui couche avec ma sœur. Il témoignera qu’il a tout vu et encore plus. Le juge décidera qu’elle n’a pas droit à une aide financière de son ex-mari. Ce salopard de première ne versera d’ailleurs rien pour mon frère jusqu’à ce qu’un huissier de justice mette tout en œuvre pour qu’il y ait saisie sur salaire. Un salarié de l’Education nationale qui serait sans le sou, ça se saurait, non ? Fumier !

Ma chair-sœur est devenue violette le jour où je lui ai sorti que nous avions promis de ne pas intervenir dans ce divorce. Je crois que c’est depuis ce jour-là qu’elle ne m’adresse plus la parole.


« Dis donc, la caissière de cet hypermarché te ressemble comme deux gouttes d’eau. Tu la connais ? Vous ne seriez pas sœurs, par hasard ? ». Par hasard ? Voyons, il existe bien cette photo où nous sommes toutes les deux assises sur la pelouse devant chez nos grands-parents. Nous nous tenons même par les épaules. Ses cheveux ont foncé mais elle a toujours ses yeux bleus. Et ses taches de rousseur. Nous sommes en shorts, le sourire aux lèvres. Sur la photo dans mon couloir, elle est derrière moi. C’est en hiver. A côté de l’aérodrome. Nous portons des capes que notre grand-mère a tricotées. Et des bonnets. Nos joues sont rosies par le froid. Nous jouons aux avions. On fait la course. Le sourire est toujours là. Sinon, le soir du mariage de ma mère, son deuxième, mon frère et moi avons fait la vaisselle pendant que la mariée riait avec ses nouveaux amis. Sans elle. Je crois que c’est depuis ce jour-là que j’ai décidé de ne plus la considérer comme ma sœur. C’était plus simple. Et vital.
 

Le siamois vient de patiner sur ma vitre. Finalement, j’ai bien fait de ne pas laver les carreaux. « Non, c’est vrai ? Vous avez failli vous retrouver toutes les deux à la mat’ ? » Elle était hilare. Son frère et ses sœurs aussi. Moi aussi. « Vache ! On a une sacrée grand-mère ! » Je crois que c’est cette fois-là que j’ai retrouvé ma mère.

   

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