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10.04.2008

Chat noir, j'habite

Le temps est comme suspendu, enchâssé de pluie contenue. Dans une pièce, là-bas derrière, je l’entends écouter de la musique. Les morceaux défilent, de Tryo à Ravel, des Red Hot à Ferrat. Au moins, tous nos enfants garderont l’esprit ouvert. Le jeune siamois est chez le vétérinaire. Il en reviendra ce soir, castré.


« Reste chat… » m’a dit le Berbère. Il aura un chat plus tard, quand le dernier sera plus grand. Une race de chat qu’on dirait presque un chien s’il atteint cette taille maximale. On ne choisit pas un chat, c’est le chat qui dédaigne vous adopter. Vous devenez son territoire. Est-ce parce que j’ai toujours eu des chats à mes côtés que j’ai adopté leur attitude ? J’observe en silence. Je m’approche. Je joue. Je crache. Je griffe. Je feule aussi.
 

Les chats auraient sept vies. Je pourrais compter combien il m’en reste ?

J’avais huit mois quand je suis tombée du lit sur lequel elle m’avait assise. Elle étendait du linge. Je jouais avec les pinces à linge. Quand le sang a jailli de mon arcade sourcilière, ma mère s’est précipité dans l’atelier où mon père travaillait comme cordonnier. Il l’a envoyé paître. C’est un de ses collègues qui nous a emmenées à l’hôpital. Il paraît qu’ils étaient quatre pour me recoudre.

En hiver, le propriétaire laissait les portes du parc ouvertes. Tout le village pouvait luger sur les pentes enneigées. J’étais à l’avant, lui derrière. Toinette me dira bien plus tard que c’est celui qui est à l’arrière de la luge qui la guide. Les sapins se rapprochaient à une vitesse folle. Je me souviens du choc. Des patins de la luge en bois qui me labouraient les jambes. De son poids d’homme qui m’étouffait dans cette blancheur froide. « Tu ne diras rien à ta mère. » Et la douleur, là, en bas de mon dos.

La vieille bicyclette qui avait connu la seconde guerre mondiale descendait à toute vitesse. Dans le tournant, face au lavoir du bas, j’ai donné un coup de pédale. Elle s’est prise dans le filet qui contenait ma poupée. Ma roue est venue se fracasser contre la roue de cet énorme tracteur. Aucun de tous ces vieux assis sur les bancs n’est venu me secourir. Ils riaient à gorge déployée. Je suis arrivée chez ma grand-mère en sang, en poussant le vélo. « Je crois que je l’ai abîmé. La fourche est toute tordue. » Même coupée en deux.

« Descendez de ce toit ! Vous allez me casser les tuiles ! » Et nous nous relevions pour courir du faîte jusqu’au sol et fuir dans le verger. C’était drôle de les espionner allonger sur ce rouge chauffé de soleil.

« Manu ! Redescend ! Combien de fois t’ai-je dit de ne pas grimper dans ce noyer ? » Perchée sur les dernières branches qui tanguaient au moindre souffle de vent, je le regardais s’éloigner en bougonnant.

Il ne conduisait pas bien. Son permis de conduire, il l’avait eu à plus de quarante ans. La neige avait envahi tout le paysage. Quand il nous ramenait du collège, je montais toujours à l’arrière. Ce jour-là, ma sœur aussi était montée à mes côtés. L’habitacle de la Fiat sentait la sueur rance et la vinasse bon marché. Dans le tournant, juste à l’entrée du village, la voiture est partie en tête à queue. Je n’ai émis aucun son alors que ma sœur hurlait. Le véhicule s’est stabilisé en équilibre instable au-dessus du fossé. Bizarrement, il était encore sur ses roues. J’ai claqué la porte. « T’as gueule ! Tu m’entends ? Ta gueule ! Viens, on rentre à pied. » Le chasse-neige passait juste à ce moment-là. Il était encore au volant.

« Putain, mais c’est un malade ! » Valérie avait stoppé la voiture en travers de la route. Son avant-bras contre mon ventre. « T’es cinglée ! Dis, t’es cinglée ? T’es enceinte et tu ne mets même pas ta ceinture ? Putain ! On l’a échappé belle, hein ? »

Plus de 170 km/h, c’est rapide ? Seule, j’aime appuyer sur l’accélérateur. Surtout la nuit, après un concert, la tête remplie des morceaux qui défilent. J’ai monté le son. L’autoroute est déserte. Pourquoi ce connard de routier choisit de doubler cet autre poids-lourd ?


Petite fille, j’observais mon grand-père assommer ces chatons sur le parapet du pont et les jeter dans la rivière. Combien de fois avons-nous oublié de dire à ma grand-mère que Minette avait eu une nouvelle portée ? Tous mes oncles et tantes avaient un de ses fils ou une de ses filles. J’adorais regarder Minette chasser. Elle sifflait pour attraper des oiseaux. La robe noire et une tache blanche sur sa poitrine, elle était couchée dans l’herbe, patientait de ses yeux jaunes. Quand elle jouait avec une souris, j’étais encore là. Le jeune siamois aussi lance la musaraigne en l’air et la laisse courir en couinant avant de l’achever en lui croquant la nuque, las de ce jeu animal.
 

Le Berbère est un chat aussi.

Il est prévu qu’un jour, nous chasserons ensemble. Je porterai une robe ultra-sexy, des talons très hauts et une culotte écossaise avec à l’intérieur un briquet pour fournir les fumeurs. Mes cheveux seront ras. Je ferai peur. Je le saurais et j’adorerai ça. Le Berbère portera un jean et un tee-shirt noir, une culotte en dentelle. Noire aussi. Ses yeux seront légèrement dessinés au crayon. Ses cheveux attachés en une queue lâche.

Nous serons rock’n’roll, violents de désirs et de peaux, envisageant les femmes et les hommes. Nous boirons des verres en gérant notre capital sexuel. Hors de question de rouler sous la table.

Dans la chambre plus tard, tous les coups seront permis : bouteilles couchées, draps froissés, salle de bain éventrée, cendriers pleins, moquette trempée... Débauches libératrices, déferlantes de besoins insoupçonnés, surprenants, extases en pleurs. Des jouissances comme des gros chagrins, profusions de suce, de danses aphrodisiaques, d'exhibitions extrêmes, de dons, de vertiges dans le miroir. Nous téterons nos sexes dévergondés, branlerons nos culs insatiables. Nous nous insulterons. Nous nous animerons. Nous nous attirerons au plus près de nos corps déglingués par le plaisir. Le plaisir de donner, de prendre, d'aspirer les veines gorgées de folles pensées. Baiser, baiser à outrance, loin, très loin. Aux confins du meilleur. Les pudeurs explosées par tant d'animalités exquises.


« Toujours cette incroyable envie de tout de toi. Oui, je le dis : je te possède cette fois. » Et j'aime l'idée que tu me possèdes, Celte. Même si c'est déroutant. Troublant. Fascinant. Comme le ronronnement du chat. Et puisque l’on me dit sorcière, je serai une chatte noire à la prunelle vert pailleté de brun orangé. Une chatte de gouttière ne dédaignant pas le luxe d’un canapé en cuir et d’un tapis persan. Lapant ces lèvres, se coulant contre un corps pour repartir dans sa tanière dès que l’envie de solitude se fera ressentir. Aujourd’hui, j’habite en chatterie. Sans la ruse.

Commentaires

Habiter en chatterie... après avoir fracassé la fourche d'un vélo qui a connu la seconde guerre mondiale, voilà un bel hâvre de paix!

Ecrit par : M&A | 11.04.2008

J'aime bien la chatterie.......

:-))

Ecrit par : el papou | 11.04.2008

> M&A : C'est un raccourci surprenant mais évident, oui.

>el papou : Je vous aurais cru fan essentiellement de La Joconde et n'avoir les yeux fixés que sur elle. ;-)

Ecrit par : C. | 12.04.2008

Surprenante, cette forme d'équilibre entre ces deux hommes (qui ont l'air) pourtant si différents...
(et c'est drôle ces échos, nous avons eu un peu la même enfance, je crois)

Ecrit par : H2.0 | 22.04.2008

>H2.0 : L'équilibre est là, la différence aussi. Il suffit de lire la suite pour le vérifier.

Pour l'enfance, seule toi peux le savoir. Mais je peux/veux bien te croire.

Ecrit par : C. | 02.05.2008

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