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14.04.2008

Des couleurs et des hommes

Le ciel ne pleut plus. Le vent froid s’échine à malmener mes mèches courtes pendant que je tète ma cigarette. Mon corps oscille entre une fatigue intense et une pêche miraculeuse. J’ai les nerfs qui craquent sous la peau et la cendre de ma cigarette qui s’éparpille sur les narcisses déjà morts. Combien d’heures me séparent de sa peau ?


Les CD s’entassent en piles informes, des notes prises sur des morceaux de papiers tentent de s’échapper. Je les vois. Je les merde. Je sais qu’il va mourir le vieux. Celui de ma nouvelle. Le sien, je sens qu’il le pleure. Je respire ses silences et aujourd’hui, il me manque. Son absence devient trop prenante. Sa présence lointaine s’immisce pourtant de façon certaine entre le Celte et moi. Autant, je peux l’occulter quand il est proche, autant son éloignement… « Tu es plus obsessionnelle ». Et toi, Berbère, tu es plus homme !
 

Dans quelques jours, le festival aura lieu. L’occasion de découvrir de nouvelles têtes et de revoir des personnes que j’aime. Ma concurrente directe m’a prévenue que je pourrais être étonnée en la découvrant. Quoi, cette mystérieuse blogueuse serait un homme ? Une mamie de 75 ans ? Un extraterrestre ? Elle pensait peut-être que je chercherais à en savoir plus avant. Aucune envie. Les seules personnes sur qui je me renseigne sont celles sur lesquelles je dois écrire. Ce qui n’est pas une mince affaire vu l’état de certaines bio. C’est fou comme certains réussissent à raconter des choses qui une fois lues ne t’apprennent strictement rien. Tout juste si tu apprends quelques choses sur l’album. Ou sur le livre. Quoique le livre, il suffit de le lire. L’album peut s’écouter, remarque. Encore faut-il qu’il y ait plus d’un titre sur la galette ! Un jour, les labels réclameront de la pub sans même daigner envoyer un disque ! Rapiats !

« Tu voudrais quelque chose de lui ? » Le jour où mon petit frère m’a posé cette question, je lui ai répondu hilare : « Tu déconnes ? Je refuse tout si nous sommes convoqués chez le notaire. Manquerait plus que ce salopard nous laisse des dettes ! »

D’ailleurs qui nous préviendra qu’il a passé l’arme à gauche ? Ma chair-sœur ? Il est peut-être déjà enterré ? Je me demande, rarement, mais je me demande parfois quelle est sa date de naissance exacte. Même pas fichue de l’avoir retenue ! Début décembre avant la seconde guerre mondiale, c’est suffisant pour se faire une idée, non ? 

Une photo d’un gamin de deux ans aux boucles blondes devant un mur de pierres. Sa mère est morte quand il avait huit ans. De quoi ? Aucune idée. Une de mes tantes m’avait appris gamine qu’il était née en Italie, à Gênes. Ma mère avait beaucoup ri quand je le lui avais rapporté. C’était le bon nom phonétiquement pourtant. Et moi, ça m’aurait plu d’avoir un père italien légèrement mafioso.

Quel est le con qui a dit qu’un être humain ne pouvait pas remonter dans ses souvenirs plus loin que ces trois ans, et encore ?

Trois fois dans ma vie, je me suis rendue là où il avait grandi une fois que son père s’était remis avec une femme, la petite mémère. La première fois, j’avais dix-huit mois. La deuxième, j’avais treize ans, des cheveux jusqu’en bas des fesses et l’air étonné devant le portillon de la courette. Il avait rétréci ou quoi ? Non, parce que la dernière fois, il était vachement plus haut ! La troisième et dernière fois, je venais présenter mon futur mari. Nous avions dormi dans une chambre à l’étage. Etage qu’il fallait rejoindre par un escalier de pierre extérieur. Les chiottes, c'était le pot de chambre. Ou un trou dans une cabane sans éclairage électrique. 

La petite mémère avalait ses médocs à grand coup de verres de vin. Au bistrot, elle était capable de descendre du blanc dès dix heures du matin. « Cache ton poing derrière ton dos sinon t’auras un coup de marteau ! Bourre et bourre et ratatam… » Elle m’avait appris cette ritournelle lorsqu’ils étaient venus dans notre HLM. Des inconnus. Je ne sais rien des histoires de ma famille paternelle. Si, il a une sœur mariée avec un obsédé sexuel qui a tenté plusieurs fois d’abuser des jeunes filles de la DASS placées chez eux. Ils avaient adopté un petit garçon dont j’ai oublié le prénom. Je crois qu'il est devenu pilote de ligne.

 

Mon père avait un ami que j’avais surnommé « le papa des mouches ». Il paraît qu’à l’étang familial, j’avais été subjugué par la rapidité à laquelle il attrapait ces insectes. Je n’ai qu’un très vague souvenir du visage de cet homme. Jusqu’à ce que nous partions de la ville où Stanislas Leszczyński a fait construire une place royale (une place royale, normal pour un roi dont la fille épousera plus tard un roi de France), mon père et lui y faisaient les quatre cents coups. Je me souviens mieux de sa femme tendre et douce, Colette.

Colette m’avait offert un petit porte-monnaie à la fermeture dorée, recouvert de roses. Je l’ai gardé pendant des années précieusement. Dans la chambre plongée dans la pénombre le soir de ce cadeau, je m’amusais à ouvrir et fermer le porte-monnaie, à en claquer la fermeture. Clic. Clic. Clic. Dans la pièce à côté, je les entendais rire et crier.

 

Quand j’avais 15 ans, le journal télévisé comme les quotidiens régionaux ont annoncé l’horreur : l’ami de mon père avait tué sa femme après l’avoir torturée sexuellement pendant des heures avec une fourchette chauffée à blanc. Il était Belge. Et si je me force, je pourrais même retrouver son nom. Mais pourquoi me violerais-je pour ce connard ?


Dès que nous avons habité cette grosse maison dans le village natal de ma mère, j’ai commencé à entendre des bruits la nuit. Pas toutes les nuits. Un matelas qui grince, des chuchotements. Un peu plus grande, j’ai compris à quoi jouaient mes parents dans leur chambre, juste à côté de la nôtre. Quand ma sœur a commencé à se masturber, j’ai rêvé de devenir sourde.
« Arrête, ça me brûle ! » « Oh non, vas te laver avant ! ». Ces phrases s’échappaient de leur chambre, même la porte tirée.
C’était donc à cela que rêvait la Princesse de Clèves ? Cette menteuse bien moins vertueuse qu’elle ne voulait le laisser paraître et qui vivait mille tourments tant elle était amoureuse du duc de Nemours, beau, intelligent, baiseur impénitent et voyeur. « Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait, la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant »

Si j’avais pu, j’aurais vécu chez ma grand-mère et lu tous les livres de la bibliothèque de mon grand-père. Et tous les romans insérés au milieu des Bonne Soirée de ma grand-mère.

Mon géniteur jouait du clairon dans la clique municipale de la ville voisine. Il était aussi pompier volontaire. Les rares fois où il se lavait et se pomponnait étaient les jours où il passait l’uniforme pour les défilés. Il avait fière allure, ma foi.

Aux saintes Barbe, il était régulièrement ivre. Les autres pompiers éprouvaient un malin plaisir à le faire boire. Ensuite, ils se marraient quand il en venait aux poings.

Lors d’une autre beuverie coutumière des ces soldats du feu à laquelle j’assistais pour je ne sais plus quelle raison, ma mère a tenté de le séparer d’avec un autre pompier. Les coups qu'ils échangeaient résonnaient dans toute la grange. Comme elle pleurait et qu’aucune autre personne de cette assistance avinée ne bougeait le moindre petit doigt, j’ai hurlé. Des cris hystériques, une vraie sirène. Je ne m’arrêtais plus. Ils ont cru que je faisais une crise de nerfs. Tu parles ! Ce qui est certain, c’est que la bagarre a stoppé net. C’est bien la seule fois où je lui ai sauvé la mise. La seule fois aussi où je lui ai sauvé la vie. Vu les coups que l’autre lui donnait au ventre alors qu’il était au sol, à mon avis, cela se serait mal terminé.

 

Nous fréquentions le même établissement scolaire lui et moi. Il  y réparait tout ce que les élèves cassaient, j'y suivais les cours. Si nous nous croisions dans les couloirs, je ne le regardais pas. Il était transparent. Si quelqu’un me demandait « C’est ton père ? », j’ignorais la question. Si la personne insistait en soutenant qu’il était sympa pour x raisons, je me demandais vraiment de qui elle pouvait parler. Ce sac à vin ? Ce sac à vin était sympa ? Gentil ? Cet homme à l’hygiène imparfaite et aux mots assassins était capable de gentillesse ?

 

Oui, il l’était. Mais avec les autres. Si peu avec nous. Si peu avec elle.

 

Est-ce que cette personne connaissait la honte ? La honte de sembler ne pas connaître cet homme qui pourtant était mon père ? La honte d’avoir à supporter le regard de la caissière quand ma mère reposait certains articles parce qu’elle n’avait pas assez d’argent pour les payer ? La honte d’avoir à supporter les ricanements de ces abrutis de pompiers ? La honte d’avoir à supporter sa lâcheté alors qu’un des frères de ma mère le taquinait et qu’il ne répondait pas ? La honte d’avoir la trouille au ventre qu’il ne provoque un scandale le jour de mon mariage ? C’est le seul jour où je l’ai vu fier de moi. Comme il se redressait en m’amenant par le bras à la mairie ! Comme j’étais pâle ! Allait-il boire plus que de raison ? Avec qui allait-il se battre ? Et ma chair-sœur, avec qui allait-elle baiser ? Elle qui venait de se faire virer du lycée parce qu’elle avait couché avec tous les garçons de l’établissement.

Il boira et bousillera la voiture d’un ami. Refusera d'en payer les réparations aussi.

Le jour où il s’est tiré du domicile conjugal, il a offert un bouquet de fleurs à ma mère. Elle n’en avait pas reçu depuis des lustres. Alors, oui, certains peuvent dire qu’il est gentil. Après tout, il a pris soin d’élever le fils de sa maîtresse alors qu’il avait abandonné son propre fils financièrement.

« Et si notre chair-sœur vient te prévenir de sa mort ? » « Je lui dirai simplement que je n’assisterai pas à son enterrement et que je ne veux pas savoir où il sera enterré. » Ça m’évitera d’aller cracher sur sa tombe. Mais ça, je ne le dirai pas à mon petit frère.

Même si le Berbère arrive parfois en surimpression, j’ai fait un rêve celte. « Et, au réveil, toujours cette envie de te pénétrer. Sensuellement. C'est tout simplement ça. » « Ta bouche qui remonte d'entre mes cuisses barbouillée de salive et de mouille pour venir manger la mienne profondément. » Oui. C’est tout simplement ça.

Le soleil argente les gouttes de pluie qui se cramponnent aux brins d’herbe agités par le vent. C’est vert chromatique et jaune pissenlit. Un couple de pies picore en zigzaguant. Les lilas ne sont pas prêts de fleurir. Avant de les sentir, j’aurai découvert le goût et l’odeur d’un fauve celte. Enivrant, isn’t it ?

Commentaires

Enivrant... sceptique quand même sur une partie de l'histoire, n'est-ce pas?

Ecrit par : M&A | 15.04.2008

>M&A : tout dépend à quelle partie vous faites allusion.

Ecrit par : C. | 15.04.2008

" Le ciel ne peut plus. "

Tout est là.

Ecrit par : Laurent Morancé | 23.04.2008

Je vais voir si tu l'as pondu, ce compte rendu ;)

Ecrit par : Vagant | 29.04.2008

> Laurent Morancé : le beau temps reviendra. Mais l'hirondelle ne fait pas le printemps, non ?

> Vagant : je pense que tu l'as lu mais chut !

Ecrit par : C. | 02.05.2008

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