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14.04.2008

Des couleurs et des hommes

Le ciel ne pleut plus. Le vent froid s’échine à malmener mes mèches courtes pendant que je tète ma cigarette. Mon corps oscille entre une fatigue intense et une pêche miraculeuse. J’ai les nerfs qui craquent sous la peau et la cendre de ma cigarette qui s’éparpille sur les narcisses déjà morts. Combien d’heures me séparent de sa peau ?


Les CD s’entassent en piles informes, des notes prises sur des morceaux de papiers tentent de s’échapper. Je les vois. Je les merde. Je sais qu’il va mourir le vieux. Celui de ma nouvelle. Le sien, je sens qu’il le pleure. Je respire ses silences et aujourd’hui, il me manque. Son absence devient trop prenante. Sa présence lointaine s’immisce pourtant de façon certaine entre le Celte et moi. Autant, je peux l’occulter quand il est proche, autant son éloignement… « Tu es plus obsessionnelle ». Et toi, Berbère, tu es plus homme !
 

Dans quelques jours, le festival aura lieu. L’occasion de découvrir de nouvelles têtes et de revoir des personnes que j’aime. Ma concurrente directe m’a prévenue que je pourrais être étonnée en la découvrant. Quoi, cette mystérieuse blogueuse serait un homme ? Une mamie de 75 ans ? Un extraterrestre ? Elle pensait peut-être que je chercherais à en savoir plus avant. Aucune envie. Les seules personnes sur qui je me renseigne sont celles sur lesquelles je dois écrire. Ce qui n’est pas une mince affaire vu l’état de certaines bio. C’est fou comme certains réussissent à raconter des choses qui une fois lues ne t’apprennent strictement rien. Tout juste si tu apprends quelques choses sur l’album. Ou sur le livre. Quoique le livre, il suffit de le lire. L’album peut s’écouter, remarque. Encore faut-il qu’il y ait plus d’un titre sur la galette ! Un jour, les labels réclameront de la pub sans même daigner envoyer un disque ! Rapiats !

« Tu voudrais quelque chose de lui ? » Le jour où mon petit frère m’a posé cette question, je lui ai répondu hilare : « Tu déconnes ? Je refuse tout si nous sommes convoqués chez le notaire. Manquerait plus que ce salopard nous laisse des dettes ! »

D’ailleurs qui nous préviendra qu’il a passé l’arme à gauche ? Ma chair-sœur ? Il est peut-être déjà enterré ? Je me demande, rarement, mais je me demande parfois quelle est sa date de naissance exacte. Même pas fichue de l’avoir retenue ! Début décembre avant la seconde guerre mondiale, c’est suffisant pour se faire une idée, non ? 

Une photo d’un gamin de deux ans aux boucles blondes devant un mur de pierres. Sa mère est morte quand il avait huit ans. De quoi ? Aucune idée. Une de mes tantes m’avait appris gamine qu’il était née en Italie, à Gênes. Ma mère avait beaucoup ri quand je le lui avais rapporté. C’était le bon nom phonétiquement pourtant. Et moi, ça m’aurait plu d’avoir un père italien légèrement mafioso.

Quel est le con qui a dit qu’un être humain ne pouvait pas remonter dans ses souvenirs plus loin que ces trois ans, et encore ?

Trois fois dans ma vie, je me suis rendue là où il avait grandi une fois que son père s’était remis avec une femme, la petite mémère. La première fois, j’avais dix-huit mois. La deuxième, j’avais treize ans, des cheveux jusqu’en bas des fesses et l’air étonné devant le portillon de la courette. Il avait rétréci ou quoi ? Non, parce que la dernière fois, il était vachement plus haut ! La troisième et dernière fois, je venais présenter mon futur mari. Nous avions dormi dans une chambre à l’étage. Etage qu’il fallait rejoindre par un escalier de pierre extérieur. Les chiottes, c'était le pot de chambre. Ou un trou dans une cabane sans éclairage électrique. 

La petite mémère avalait ses médocs à grand coup de verres de vin. Au bistrot, elle était capable de descendre du blanc dès dix heures du matin. « Cache ton poing derrière ton dos sinon t’auras un coup de marteau ! Bourre et bourre et ratatam… » Elle m’avait appris cette ritournelle lorsqu’ils étaient venus dans notre HLM. Des inconnus. Je ne sais rien des histoires de ma famille paternelle. Si, il a une sœur mariée avec un obsédé sexuel qui a tenté plusieurs fois d’abuser des jeunes filles de la DASS placées chez eux. Ils avaient adopté un petit garçon dont j’ai oublié le prénom. Je crois qu'il est devenu pilote de ligne.

 

Mon père avait un ami que j’avais surnommé « le papa des mouches ». Il paraît qu’à l’étang familial, j’avais été subjugué par la rapidité à laquelle il attrapait ces insectes. Je n’ai qu’un très vague souvenir du visage de cet homme. Jusqu’à ce que nous partions de la ville où Stanislas Leszczyński a fait construire une place royale (une place royale, normal pour un roi dont la fille épousera plus tard un roi de France), mon père et lui y faisaient les quatre cents coups. Je me souviens mieux de sa femme tendre et douce, Colette.

Colette m’avait offert un petit porte-monnaie à la fermeture dorée, recouvert de roses. Je l’ai gardé pendant des années précieusement. Dans la chambre plongée dans la pénombre le soir de ce cadeau, je m’amusais à ouvrir et fermer le porte-monnaie, à en claquer la fermeture. Clic. Clic. Clic. Dans la pièce à côté, je les entendais rire et crier.

 

Quand j’avais 15 ans, le journal télévisé comme les quotidiens régionaux ont annoncé l’horreur : l’ami de mon père avait tué sa femme après l’avoir torturée sexuellement pendant des heures avec une fourchette chauffée à blanc. Il était Belge. Et si je me force, je pourrais même retrouver son nom. Mais pourquoi me violerais-je pour ce connard ?


Dès que nous avons habité cette grosse maison dans le village natal de ma mère, j’ai commencé à entendre des bruits la nuit. Pas toutes les nuits. Un matelas qui grince, des chuchotements. Un peu plus grande, j’ai compris à quoi jouaient mes parents dans leur chambre, juste à côté de la nôtre. Quand ma sœur a commencé à se masturber, j’ai rêvé de devenir sourde.
« Arrête, ça me brûle ! » « Oh non, vas te laver avant ! ». Ces phrases s’échappaient de leur chambre, même la porte tirée.
C’était donc à cela que rêvait la Princesse de Clèves ? Cette menteuse bien moins vertueuse qu’elle ne voulait le laisser paraître et qui vivait mille tourments tant elle était amoureuse du duc de Nemours, beau, intelligent, baiseur impénitent et voyeur. « Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait, la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant »

Si j’avais pu, j’aurais vécu chez ma grand-mère et lu tous les livres de la bibliothèque de mon grand-père. Et tous les romans insérés au milieu des Bonne Soirée de ma grand-mère.

Mon géniteur jouait du clairon dans la clique municipale de la ville voisine. Il était aussi pompier volontaire. Les rares fois où il se lavait et se pomponnait étaient les jours où il passait l’uniforme pour les défilés. Il avait fière allure, ma foi.

Aux saintes Barbe, il était régulièrement ivre. Les autres pompiers éprouvaient un malin plaisir à le faire boire. Ensuite, ils se marraient quand il en venait aux poings.

Lors d’une autre beuverie coutumière des ces soldats du feu à laquelle j’assistais pour je ne sais plus quelle raison, ma mère a tenté de le séparer d’avec un autre pompier. Les coups qu'ils échangeaient résonnaient dans toute la grange. Comme elle pleurait et qu’aucune autre personne de cette assistance avinée ne bougeait le moindre petit doigt, j’ai hurlé. Des cris hystériques, une vraie sirène. Je ne m’arrêtais plus. Ils ont cru que je faisais une crise de nerfs. Tu parles ! Ce qui est certain, c’est que la bagarre a stoppé net. C’est bien la seule fois où je lui ai sauvé la mise. La seule fois aussi où je lui ai sauvé la vie. Vu les coups que l’autre lui donnait au ventre alors qu’il était au sol, à mon avis, cela se serait mal terminé.

 

Nous fréquentions le même établissement scolaire lui et moi. Il  y réparait tout ce que les élèves cassaient, j'y suivais les cours. Si nous nous croisions dans les couloirs, je ne le regardais pas. Il était transparent. Si quelqu’un me demandait « C’est ton père ? », j’ignorais la question. Si la personne insistait en soutenant qu’il était sympa pour x raisons, je me demandais vraiment de qui elle pouvait parler. Ce sac à vin ? Ce sac à vin était sympa ? Gentil ? Cet homme à l’hygiène imparfaite et aux mots assassins était capable de gentillesse ?

 

Oui, il l’était. Mais avec les autres. Si peu avec nous. Si peu avec elle.

 

Est-ce que cette personne connaissait la honte ? La honte de sembler ne pas connaître cet homme qui pourtant était mon père ? La honte d’avoir à supporter le regard de la caissière quand ma mère reposait certains articles parce qu’elle n’avait pas assez d’argent pour les payer ? La honte d’avoir à supporter les ricanements de ces abrutis de pompiers ? La honte d’avoir à supporter sa lâcheté alors qu’un des frères de ma mère le taquinait et qu’il ne répondait pas ? La honte d’avoir la trouille au ventre qu’il ne provoque un scandale le jour de mon mariage ? C’est le seul jour où je l’ai vu fier de moi. Comme il se redressait en m’amenant par le bras à la mairie ! Comme j’étais pâle ! Allait-il boire plus que de raison ? Avec qui allait-il se battre ? Et ma chair-sœur, avec qui allait-elle baiser ? Elle qui venait de se faire virer du lycée parce qu’elle avait couché avec tous les garçons de l’établissement.

Il boira et bousillera la voiture d’un ami. Refusera d'en payer les réparations aussi.

Le jour où il s’est tiré du domicile conjugal, il a offert un bouquet de fleurs à ma mère. Elle n’en avait pas reçu depuis des lustres. Alors, oui, certains peuvent dire qu’il est gentil. Après tout, il a pris soin d’élever le fils de sa maîtresse alors qu’il avait abandonné son propre fils financièrement.

« Et si notre chair-sœur vient te prévenir de sa mort ? » « Je lui dirai simplement que je n’assisterai pas à son enterrement et que je ne veux pas savoir où il sera enterré. » Ça m’évitera d’aller cracher sur sa tombe. Mais ça, je ne le dirai pas à mon petit frère.

Même si le Berbère arrive parfois en surimpression, j’ai fait un rêve celte. « Et, au réveil, toujours cette envie de te pénétrer. Sensuellement. C'est tout simplement ça. » « Ta bouche qui remonte d'entre mes cuisses barbouillée de salive et de mouille pour venir manger la mienne profondément. » Oui. C’est tout simplement ça.

Le soleil argente les gouttes de pluie qui se cramponnent aux brins d’herbe agités par le vent. C’est vert chromatique et jaune pissenlit. Un couple de pies picore en zigzaguant. Les lilas ne sont pas prêts de fleurir. Avant de les sentir, j’aurai découvert le goût et l’odeur d’un fauve celte. Enivrant, isn’t it ?

10.04.2008

Chat noir, j'habite

Le temps est comme suspendu, enchâssé de pluie contenue. Dans une pièce, là-bas derrière, je l’entends écouter de la musique. Les morceaux défilent, de Tryo à Ravel, des Red Hot à Ferrat. Au moins, tous nos enfants garderont l’esprit ouvert. Le jeune siamois est chez le vétérinaire. Il en reviendra ce soir, castré.


« Reste chat… » m’a dit le Berbère. Il aura un chat plus tard, quand le dernier sera plus grand. Une race de chat qu’on dirait presque un chien s’il atteint cette taille maximale. On ne choisit pas un chat, c’est le chat qui dédaigne vous adopter. Vous devenez son territoire. Est-ce parce que j’ai toujours eu des chats à mes côtés que j’ai adopté leur attitude ? J’observe en silence. Je m’approche. Je joue. Je crache. Je griffe. Je feule aussi.
 

Les chats auraient sept vies. Je pourrais compter combien il m’en reste ?

J’avais huit mois quand je suis tombée du lit sur lequel elle m’avait assise. Elle étendait du linge. Je jouais avec les pinces à linge. Quand le sang a jailli de mon arcade sourcilière, ma mère s’est précipité dans l’atelier où mon père travaillait comme cordonnier. Il l’a envoyé paître. C’est un de ses collègues qui nous a emmenées à l’hôpital. Il paraît qu’ils étaient quatre pour me recoudre.

En hiver, le propriétaire laissait les portes du parc ouvertes. Tout le village pouvait luger sur les pentes enneigées. J’étais à l’avant, lui derrière. Toinette me dira bien plus tard que c’est celui qui est à l’arrière de la luge qui la guide. Les sapins se rapprochaient à une vitesse folle. Je me souviens du choc. Des patins de la luge en bois qui me labouraient les jambes. De son poids d’homme qui m’étouffait dans cette blancheur froide. « Tu ne diras rien à ta mère. » Et la douleur, là, en bas de mon dos.

La vieille bicyclette qui avait connu la seconde guerre mondiale descendait à toute vitesse. Dans le tournant, face au lavoir du bas, j’ai donné un coup de pédale. Elle s’est prise dans le filet qui contenait ma poupée. Ma roue est venue se fracasser contre la roue de cet énorme tracteur. Aucun de tous ces vieux assis sur les bancs n’est venu me secourir. Ils riaient à gorge déployée. Je suis arrivée chez ma grand-mère en sang, en poussant le vélo. « Je crois que je l’ai abîmé. La fourche est toute tordue. » Même coupée en deux.

« Descendez de ce toit ! Vous allez me casser les tuiles ! » Et nous nous relevions pour courir du faîte jusqu’au sol et fuir dans le verger. C’était drôle de les espionner allonger sur ce rouge chauffé de soleil.

« Manu ! Redescend ! Combien de fois t’ai-je dit de ne pas grimper dans ce noyer ? » Perchée sur les dernières branches qui tanguaient au moindre souffle de vent, je le regardais s’éloigner en bougonnant.

Il ne conduisait pas bien. Son permis de conduire, il l’avait eu à plus de quarante ans. La neige avait envahi tout le paysage. Quand il nous ramenait du collège, je montais toujours à l’arrière. Ce jour-là, ma sœur aussi était montée à mes côtés. L’habitacle de la Fiat sentait la sueur rance et la vinasse bon marché. Dans le tournant, juste à l’entrée du village, la voiture est partie en tête à queue. Je n’ai émis aucun son alors que ma sœur hurlait. Le véhicule s’est stabilisé en équilibre instable au-dessus du fossé. Bizarrement, il était encore sur ses roues. J’ai claqué la porte. « T’as gueule ! Tu m’entends ? Ta gueule ! Viens, on rentre à pied. » Le chasse-neige passait juste à ce moment-là. Il était encore au volant.

« Putain, mais c’est un malade ! » Valérie avait stoppé la voiture en travers de la route. Son avant-bras contre mon ventre. « T’es cinglée ! Dis, t’es cinglée ? T’es enceinte et tu ne mets même pas ta ceinture ? Putain ! On l’a échappé belle, hein ? »

Plus de 170 km/h, c’est rapide ? Seule, j’aime appuyer sur l’accélérateur. Surtout la nuit, après un concert, la tête remplie des morceaux qui défilent. J’ai monté le son. L’autoroute est déserte. Pourquoi ce connard de routier choisit de doubler cet autre poids-lourd ?


Petite fille, j’observais mon grand-père assommer ces chatons sur le parapet du pont et les jeter dans la rivière. Combien de fois avons-nous oublié de dire à ma grand-mère que Minette avait eu une nouvelle portée ? Tous mes oncles et tantes avaient un de ses fils ou une de ses filles. J’adorais regarder Minette chasser. Elle sifflait pour attraper des oiseaux. La robe noire et une tache blanche sur sa poitrine, elle était couchée dans l’herbe, patientait de ses yeux jaunes. Quand elle jouait avec une souris, j’étais encore là. Le jeune siamois aussi lance la musaraigne en l’air et la laisse courir en couinant avant de l’achever en lui croquant la nuque, las de ce jeu animal.
 

Le Berbère est un chat aussi.

Il est prévu qu’un jour, nous chasserons ensemble. Je porterai une robe ultra-sexy, des talons très hauts et une culotte écossaise avec à l’intérieur un briquet pour fournir les fumeurs. Mes cheveux seront ras. Je ferai peur. Je le saurais et j’adorerai ça. Le Berbère portera un jean et un tee-shirt noir, une culotte en dentelle. Noire aussi. Ses yeux seront légèrement dessinés au crayon. Ses cheveux attachés en une queue lâche.

Nous serons rock’n’roll, violents de désirs et de peaux, envisageant les femmes et les hommes. Nous boirons des verres en gérant notre capital sexuel. Hors de question de rouler sous la table.

Dans la chambre plus tard, tous les coups seront permis : bouteilles couchées, draps froissés, salle de bain éventrée, cendriers pleins, moquette trempée... Débauches libératrices, déferlantes de besoins insoupçonnés, surprenants, extases en pleurs. Des jouissances comme des gros chagrins, profusions de suce, de danses aphrodisiaques, d'exhibitions extrêmes, de dons, de vertiges dans le miroir. Nous téterons nos sexes dévergondés, branlerons nos culs insatiables. Nous nous insulterons. Nous nous animerons. Nous nous attirerons au plus près de nos corps déglingués par le plaisir. Le plaisir de donner, de prendre, d'aspirer les veines gorgées de folles pensées. Baiser, baiser à outrance, loin, très loin. Aux confins du meilleur. Les pudeurs explosées par tant d'animalités exquises.


« Toujours cette incroyable envie de tout de toi. Oui, je le dis : je te possède cette fois. » Et j'aime l'idée que tu me possèdes, Celte. Même si c'est déroutant. Troublant. Fascinant. Comme le ronronnement du chat. Et puisque l’on me dit sorcière, je serai une chatte noire à la prunelle vert pailleté de brun orangé. Une chatte de gouttière ne dédaignant pas le luxe d’un canapé en cuir et d’un tapis persan. Lapant ces lèvres, se coulant contre un corps pour repartir dans sa tanière dès que l’envie de solitude se fera ressentir. Aujourd’hui, j’habite en chatterie. Sans la ruse.

09.04.2008

Anorexie, mode d'emploi

Les volets ont claqué contre les murs jaune très pâle. Quelle merde ! Il pleut. De mon ventre à ma tête coulaient encore des envies celtes. Pas le temps d’avaler un thé, juste un verre de ce mélange lait/jus de fruits. Bananes, fraises, pommes peut-être. Pour l’instant, c’est encore ce qui passe le mieux.


« Tu ne manges pas ? » Mon fils a remarqué. Habituellement personne ne remarque mes périodes anorexiques. Si on regardait de plus près mes manies pendant ces derniers jours, on verrait que je vérifie la propreté de mon assiette, celle des dents de ma fourchette. Tout cela pour ne rien manger ou presque.

« Regarde-moi, Boris. Regarde-moi… Ecoute-moi… Je ne te laisserai jamais mourir de faim. Tu m’entends ? Tu peux refuser de manger chez tes parents, faire la grève et faire la tête mais ici, cela ne marchera pas. Je ne suis pas ta maman, amour, je suis ta nounou. Je ne te forcerai jamais. Jamais. Mais je te promets que je ne te laisserai pas mourir de faim. »

Boris… Le fils de ma copine black. Un père gastro-entérologue, vieux, avec deux grands enfants issus d’un premier mariage. Une mère africaine qui reprenait des études pour changer de carrière. Et lui, l’ange café au lait, au sourire soleil et aux yeux noirs, si tristes certains jours, si vides. Elevé à la mode africaine par sa grand-mère maternelle qui restait enfermée dans l’appartement de peur de se perdre dans les rues de cette petite ville, Boris était projeté ailleurs. Sur une autre planète.

Non, je ne le porterais pas contre ma peau toute la journée. Non, il n’était pas l’enfant-roi et devait partager les jouets. « Il n’a que la peau sur les os. B. m’a dit qu’il était dans la courbe inférieure et s’il ne reprend pas un peu de poids, il faudra l’hospitaliser. Gérard le force. Il le gave. Tu n’as qu’à faire pareil. » Elle déconne ou quoi ? Et pourquoi pas lui enfoncer un entonnoir dans la bouche pendant qu’elle y est ?

Petit bonhomme très intelligent, au rire perlé, si câlin. Pourtant, pourtant, il fallait bien qu’il me lâche, d’autres enfants étaient là dont il fallait aussi s’occuper. Régine apportait de la bouffe africaine, je lui offrais des frites, comme son grand frère. Il picorait comme un piaf. « Ecoutez, c’est simple. Nous avons tous les deux choisis de faire carrière. Boris n’a pas le choix. Il ira à l’école à Pâques. » « Il s’accroche à sa couche, tu as vu ? Rends le propre ! » Dites, les mecs, vous n’avez pas l’impression que je ne suis pas Dieu tout puissant ? C’est un enfant, pas un robot !

En six mois, Boris a appris à aller vers les autres enfants, à manger seul et à aller aux toilettes. Enfin presque. Ils l’ont mis à l’école. Un viol pur. Les premiers mois ont été un véritable cauchemar pour lui. Quelle idée d’inscrire un môme qui refuse de manger à la cantine ? « Gérard l’a retiré. Il ne mangeait rien. Tu sais qu’il a toujours la photo que tu as prise de lui sur sa table de chevet ? C’est la photo de Claire. Il ne t’a pas oubliée. » Exact. Son père a toujours été scotché de l’aisance avec laquelle il s’était installé et avait joué dès nos premières minutes d’entretien. « Il n’a jamais fait cela. »

« Tu es enceinte ! » « Oui ! Gérard et moi nous tentons de monter une équipe de basket ! Il ne sait faire que des garçons ! » « Ce sera une fille ! » Lauralie poupée jolie est arrivée dans sa robe d’organdi. Boris l’appelait « ma princesse ». Il s’était écoulé quatre ans depuis ce jour où ses parents avaient décrété que Claire, c’était fini. Le sourire jusqu’aux oreilles, Boris me saluait comme un vieux médecin bien élevé avant de se jeter dans mes bras. « Claire… Claire… » Mince. Mince mais vivant.


Passé quatre ans, je ne prends plus un enfant dans mes bras, sauf pour le consoler. Je ne sais pas câliner gratuitement quand l’enfant grandit. Mode d’élevage sans doute. Personne ne m’a appris les câlins. Par contre les coups.

Dans la chambre que ma mère occupait jeune fille, mon petit frère tout potelé de ses encore rondeurs de bébé se collait contre moi la nuit. La pièce sentait bon le feu de bois. La maison craquait ses humeurs et au moindre son, je le sentais se raidir et me serrer un peu plus. A la lueur d’une lampe de chevet, je lui lisais Le manège enchanté. Il riait de m’entendre imiter Pollux. Dans l’autre lit, ma sœur dormait déjà. J’adorais voir ma mère le baigner, il avait des fossettes juste en haut de ses fesses pommelées. Mon fils aussi aura les mêmes.


« … et certains tentent de faire accepter ce qui n’est pas. Combien d’enfants nés hors-mariage sont élevés par des pères qui croient éduquer leurs propres enfants ? » L’oncle prêtre avait aussi insisté lourdement sur les couples qui vivaient dans le pêché. La jeune sœur de mon mari s’était retournée vers moi, hilare. « C’est moi la pécheresse ! »

« Alors, tu prétends que tes oncles étaient blonds étant enfants ? Comme ton fils ? » Je t’emmerde, curé ! Je sais avec qui j’ai fait l’amour. Et d’ailleurs, l’aîné de mes oncles n’a pas arrêté de dire qu’il avait les mêmes oreilles que lui. Ce qui agaçait prodigieusement ses frères qui voulaient aussi se trouver une ressemblance. Est-ce à cause des oreilles qu’Hubert lui avait offert cet ensemble aux couleurs carmagnole ? Le jour où le petit a ouvert ses cadeaux d’anniversaire et que tous ces vieux hurlaient au sacrilège, il a encore pris sa défense. « Laisse ! Il prend soin de son grand-oncle de soixante-dix ans ! »


Hubert… Le grand voyageur. Il adorait l’Afrique où il avait travaillé pendant des années. Une de mes cousines est née à Dakar. Un de ses meilleurs amis était ce poète devenu président de la république. Ma grand-mère avait les yeux qui pétillaient quand elle exhibait l’un de ses livres dédicacés. Il adorait Madagascar aussi. Lui et sa femme ont vécu des années en cohabitation. Il partait au ski en embarquant ses enfants et ses maîtresses.

« Ils ne l’ont toujours pas retrouvée ? » « Non. Elle s’est suicidée, tu sais ? Je l’avais rencontrée au festival de la Ciotat. Belle, intelligente. Droguée aussi. Anorexique aussi. Elle avait maigri. Tu l’as vue dans L’été en pente douce ? » On ne savait pas tous que cet été-là était le dernier où ma grand-mère serait avec nous au 15 août. Mon fils naître en mars sous le signe du Bélier.

« Il ressemble de plus en plus à ton frère. » Oui. Il est aussi mince que lui au même âge mais plus grand.


Il pleut et un voile de brume gâche le paysage. « Je vous surveille. Toutes. Si vous devenez trop minces, je vous fais interner. » L’autre jour, l’aînée me disait comme mes mots l’avaient marquée. Sait-elle la belle comme on peut ressentir un immense plaisir à contrôler son corps ? Ne plus avoir cette sensation de faim et en jouir. « Chasse donc cette angoisse (que je frôle parfois aussi me concernant). Je vais te bouffer. Des yeux d'abord. Puis de toutes les façons ensuite. Ton corps, ton odeur, ta peau, ton sexe, ton cul, ton âme. » Et d’un coup, j’évaluerais presque le nombre d’heures qui nous séparent encore de cette première rencontre.

« Ah ! La faim ! La faim ! Ce mot-là, ou plutôt cette chose-là, a fait des révolutions ; elle en fera bien d'autres ! » Oui, Flaubert, j’ai faim du Celte au point de ne plus manger.

07.04.2008

Du ciel tombe des étoiles blanches

En ouvrant les volets ce matin, tout est blanc, calme et ouaté. J’attendais. L’air frais caressait mon visage, aucun signe de vie animale ne troublait cet espace virginal. Même les oiseaux avaient suspendu leur vol. J’attendais et puis, j’ai refermé la fenêtre. Mon corps frissonnait. Le thé avait un goût amer. Sans faim. Je n’ai plus attendu.


Au retour de ma douche, son sms était là. Depuis combien de jour savais-je que cette épée allait me tomber sur le coin de la gueule ? En plein dans le cœur plutôt. Dans le sien surtout. Mais comme je ressens tout ce qu’il ressent ou presque, la douleur m’annihila. « Notre entretien dans une chambre avec un vampire est annulé ». Alors même que la perte prochaine de son père lui coupe les sangs, il me félicite pour l’éditeur. Il a lu l’article. Ainsi, il me lit encore ? Mon Berbère replie ses ailes pour un temps. Et je recule dans l’ombre. Et je me fustige de sa douleur.
 

Un homme intelligent sait bien que sa mort est née en même temps que lui ; il sait qu’il meurt en fait à chaque instant et que le coup final sera donné lorsque le temps qui lui était alloué se sera écoulé. Il va donc se préparer pour sa prochaine vie, ou mieux, pour sa libération, qui mettra fin à la condition morbide que représente la répétition des morts et des renaissances. Swami, Swami… Ce n’est pas la mort inéluctable de l’être cher qui est cause de chagrins, c’est les souvenirs qui deviennent trop lourds à porter, la peine des autres qui pèsent des tonnes. De là où je suis, que pourrais-je faire pour alléger sa peine ? Rien si ce n’est reculé plus loin dans le noir, libérer de l’espace pour qu’il reprenne son souffle. Pour qu’il souffre seul avec les siens. « Devant tes silences, je me ferai toute petite… Les mots sont parfois si superflus. Je ne peux pas te serrer dans mes bras mais d’autres le feront à ma place et peut-être bien mieux que moi… »

Le ciel partait en lambeaux, de fins morceaux blancs virevoltaient dans l’air. Et moi, je pleurais. Un peu plus quand un sms du Disquaire a jailli du néant. « Demain, 17h32. » Tu crois quoi ? Il te suffirait de claquer des doigts pour que je te rejoigne dans cette chambre entre tes deux putains de rendez-vous ? Tu me baiserais l’œil sur ta montre avant de rejoindre cette jeune brune ex-gagnante d’une émission où des chanteurs de salle de bain font croire à des milliers de gamins qu’il suffit d’avoir une jolie gueule pour enregistrer un disque ? « Pas d’œil sur la montre, j’ai une bonne horloge interne. » C’est qu’il me ferait rire en plus ! Je n’irai pas le rejoindre dans cette ville qui date du 1er siècle avant J.-C.

Le Disquaire le comprend. Il est frustré certes. « Vous pourriez y inviter un autre homme » Ah oui ? Doucement, je souris. Me raccrocher à la Vie. Doucement. Délicatement. Comme ces flocons qui fondent dans ma bouche après avoir crissé sous mes dents. « Les deux. Un homme avant et un autre après » Et là, un texte paru sur mon site me revient en mémoire. Rafraîchie la mémoire. Le festival attend que je lise quelques textes devant un public. Tous les puissants de ce monde ont besoin de sexe, ils s’y vautrent, en usent et en abusent. C’est à peu près ce que disait mon Berbère un jour. Le Disquaire est un tueur. Dans sa branche, c’est un tueur. Quelques ratés à son actif. C’est mon avis. Seulement, les deux derniers albums sur lesquels il a laissé sa patte ont plus que cartonné.


Le tapis blanc se meurt. Les derniers flocons hésitent à tomber, je les vois qui résistent. « Regarde bien ! Regarde, ce sont de toutes petites étoiles. » Et l’enfant que j’étais alors ouvrait de grands yeux, attrapait ces cristaux si fragiles qui prenaient un malin plaisir à disparaître avant que j’aie pu voir la moindre branche. Et mon grand-père riait, riait. Tout à l’heure encore, j’ai sorti la langue pour goûter cette neige de coucou. Les narcisses s’en sont cassées leurs gueules fanées.

Je veux un tapis rouge. Un corps aux muscles déliés. Je veux ses soupirs d’homme fauve. « J’aime l’idée de te troubler. J’ai l’envie de te troubler toujours plus en réel. Je sais que tu (me) suces divinement bien. »


Sur la colline lointaine fleurit encore de la neige. Ici, le jardin l’a bue. Quand je tourbillonne les bras écartés sous cette pluie de morceaux de nuages, j’imagine encore cet angelot tout potelé qui éventre tous ces édredons. Le ciel, comme la chambre rouge, s’est refermé. Mes larmes ont séché. Un couple de pies sautille chez les voisins. Une mésange charbonnière est perchée dans le rosier qui s’habille peu à peu. Avril est un mois cruel écrivait Claude…

05.04.2008

Déliquescence et délitescence

Derrière les traces de pattes du siamois, la pie vient de s’envoler vers la droite. Le temps hésite.


« Je suis enceinte ! » Je me suis accrochée à la pierre à eau. Faby m’a regardée pâlir. J’avais dû mal comprendre. C’était un mauvais casting ! « Et si je m’en fie aux dates, nous allons nous retrouver à la maternité ensemble ! » Elle déconne, là ? Je la tue tout de suite ou je saute par la fenêtre avant ? Si je saute, j’aurai l’air con, c’est plain-pied. Si je la tue…

« Nous avons fait l’amour toute la nuit. Il avait 20 ans à peine ! » Faby me sourit, navrée. Je crois que finalement, je vais la tuer tout de suite. On me remerciera. J’aurais peut-être même une médaille !

« C’était le soir où nous avions bu du whisky. Il m’avait demandé une cigarette et puis, il m’a avoué qu’il n’avait jamais fait l’amour avec une femme de 40 ans. » Depuis quand boit-elle du whisky ? Depuis quand fume-t-elle ? Sûr, je rêve. Euh non, après vérifications, je ne rêve pas.

« Faut que je parte, là ! » Non, parce que si je reste, je te tue. Je ne sais pas encore comment. J’hésite à vrai dire. Je pourrais te fracasser le crâne sur ta pierre à eau. Tu l’as toujours adorée. C’est même une des raisons pour laquelle vous avez acheté cette maison. Tu as acheté cette maison plutôt parce que si cela n’avait tenu qu’à lui, nous serions encore dans cette HLM. A moins que je ne t’étrangle ? Oui, si je trouvais une cordelette bien fine, je la glisse autour de ton coup et hop ! Je te coupe le sifflet.

«  Tu t’en vas déjà, ma grande ? » « Moi aussi, je vais y aller, Francine. » A l’origine, son prénom, c’est France. Mon grand-père aurait voulu l’appeler France Aimée Victoire Désirée. Il avait de l’humour mon grand-père. Surtout en sortant de cette saloperie de guerre.


P’tain, ma mère est enceinte ! Un cauchemar ! Je m’en fous, j’accouche pas ! Je refuse ! Mais qu’est-ce qu’ils ont fichu ? Les préservatifs, c’est pas fait pour les chiens, merde ! Et puis, faire un môme avec ce type qui a un tel accent. Je ne comprends rien de ce qu’il dit ! Mais putain de merde, qu’est-ce qu’elle fiche avec cet homme ? Et pourquoi ce con est-il venu ici retrouver son compagnon de régiment ? Et fallait que celui-ci soit un copain de ma mère ! J’ai vraiment pas de chance ! Merde ! Merde ! MERDEEEEE ! En plus, il porte le prénom de mon géniteur. Remarque, ça peut être pratique dans certains cas.

Et puis, qu’est-ce qu’il lui prend de raconter ses histoires de baise ? J’en parle, moi ? Mais qu’est-ce qu’elle a fait de ses nuits dans ce club Med ? Elle était pas censée y faire le ménage ? Et c’est qui ce trouduc qui a baisé ma mère ? Encore heureux qu’elle ne se soit pas retrouvée enceinte de ce blanc-bec ! Putain, sûr, j’accouche pas ! J’en veux pas ! Son divorce n’est même pas prononcé et avec l’autre connard, ça va faire du grabuge. Je redescends ? Je redescends et je la tue. Et mon petit frère ? Il va avoir un choc ! 16 ans d’écart ! Comme Vincent et son deuxième frère. Quand je me rappelle la tête de Vincent pendant tous les mois de la grossesse de sa mère ! Sa mère qui était enceinte de son père, elle !

Allez, je redescends et je la tue ! Après, on n’en parle plus. Mais qu’est-ce qu’elle fiche avec un type pareil ? Il est qui, lui d’abord ? Je lui demanderais bien mais il me faudrait un traducteur de patois. Ils parlent tous comme lui dans son bled paumé ? C’est pas possible ! C’est pas possible ! Et ma grand-mère ? Elle va en faire une attaque !

Ah non, moi j’accouche pas avec elle ! Faudrait être tarée ! Elle me fait chier, elle me fait chier, elle me fait chier !


« Ça va pas ? » « Je l’ai perdu… » « Euh… Perdu ? » Qu’est-ce qu’elle a perdu encore ? « J’ai fait une fausse couche. L’ennui, c’est qu’à l’hôpital, Ghislaine m’a vue. Avec sa grande gueule, tout le monde va le savoir. Elle est tenue au secret professionnel. Je pourrai la moucher si elle parle. » Je crois en Dieu ! Ouais, je crois en Dieu ! Peut-être même que je vais faire le chemin jusqu’à Lourdes à genoux. Enfin non, faut pas déconner quand même ! « Tu vas bien ? » Des questions idiotes comme celle-la, je peux en sortir plein avec elle. « Tu accoucheras toute seule. » Oui, enfin ça, j’avais pas non plus l’intention d’inviter tous mes potes, hein ! « D’un autre côté, à mon âge… » Enfin une parole sensée !
 

Ghislaine parlera à la mère de celui qui couche avec ma sœur. Il témoignera qu’il a tout vu et encore plus. Le juge décidera qu’elle n’a pas droit à une aide financière de son ex-mari. Ce salopard de première ne versera d’ailleurs rien pour mon frère jusqu’à ce qu’un huissier de justice mette tout en œuvre pour qu’il y ait saisie sur salaire. Un salarié de l’Education nationale qui serait sans le sou, ça se saurait, non ? Fumier !

Ma chair-sœur est devenue violette le jour où je lui ai sorti que nous avions promis de ne pas intervenir dans ce divorce. Je crois que c’est depuis ce jour-là qu’elle ne m’adresse plus la parole.


« Dis donc, la caissière de cet hypermarché te ressemble comme deux gouttes d’eau. Tu la connais ? Vous ne seriez pas sœurs, par hasard ? ». Par hasard ? Voyons, il existe bien cette photo où nous sommes toutes les deux assises sur la pelouse devant chez nos grands-parents. Nous nous tenons même par les épaules. Ses cheveux ont foncé mais elle a toujours ses yeux bleus. Et ses taches de rousseur. Nous sommes en shorts, le sourire aux lèvres. Sur la photo dans mon couloir, elle est derrière moi. C’est en hiver. A côté de l’aérodrome. Nous portons des capes que notre grand-mère a tricotées. Et des bonnets. Nos joues sont rosies par le froid. Nous jouons aux avions. On fait la course. Le sourire est toujours là. Sinon, le soir du mariage de ma mère, son deuxième, mon frère et moi avons fait la vaisselle pendant que la mariée riait avec ses nouveaux amis. Sans elle. Je crois que c’est depuis ce jour-là que j’ai décidé de ne plus la considérer comme ma sœur. C’était plus simple. Et vital.
 

Le siamois vient de patiner sur ma vitre. Finalement, j’ai bien fait de ne pas laver les carreaux. « Non, c’est vrai ? Vous avez failli vous retrouver toutes les deux à la mat’ ? » Elle était hilare. Son frère et ses sœurs aussi. Moi aussi. « Vache ! On a une sacrée grand-mère ! » Je crois que c’est cette fois-là que j’ai retrouvé ma mère.

   

04.04.2008

Aversion et inversion

C’est un jour de brumes. Dehors, le soleil tente de percer violemment le brouillard qui chape de plomb gris tout le paysage. Même les oiseaux piaillent derrière un rideau de coton gris. Pas repassé le rideau. Albin de la Simone, un artisteeeeeeeee, déglutit ses textes niais en tentant d’imiter Katherine. La tête dans le brouillard, il passe bien ce con !


« Pour tout te dire, tu es l’unique personne privée à me contacter sur mon mobile pro » Le Celte part en week-end prolongé, je m’en voudrais de lui fixer la tête ailleurs. Il pourrait en rougir. Le mobile, pas le fauve. « Il ne s’en est jamais plaint ». Moi non plus. « La dernière fois que j'ai cédé à un homme, c'était en janvier. Je m'en lasse vite. Très vite.
Je pense être assez cruel avec les hommes de ce point de vue. C'est peut-être ma façon de les marquer et ainsi "dominer". » Pour autant, il n’a pas peur que je devienne accroc à sa personne et, pour l’instant, c’est Moi qu’il veut. Jusqu’à preuve du contraire, je suis une femme. Ah ah.

« J'ai le sentiment que tu possèdes un recul particulier sur ces relations. C'est vital. » Tu m’étonnes !

Les parents d’une fillette de 11 mois décédée parce qu’ils l’ont mal nourrie viennent d’être écroués pour privation de soins ou d’aliments. Et mon cul, c’est du poulet ? Où étaient les services de PMI pendant ces onze mois où cette môme a souffert le martyr parce que deux cons d’adultes avaient décrété que manger végétalien, c’était bon pour la santé ? Le manque de bol (sans riz), c’est que ces connards, c’était son papa et sa maman. En France, on peut battre, violer, tuer son enfant parce que, justement, c’est SON. L’ironie de la chose est la suivante : tenter d’adopter un enfant, vous verrez comme c’est facile. Une autre kelleestbienbonne ? En novembre 2007, la PMI n’avait signalé aucune anomalie. On se marre ? Allez, on se marre. La môme est morte, on passe à la suivante. Il en meurt des dizaines régulièrement. Peut-être même dans l’appartement sis à côté. 

La famille G. a habité pendant plusieurs années dans une maison mal chauffée en hiver. L’hiver est rude par ici. Quand quelqu’un vous dit qu’à partir de 15°, il a chaud, quand ce même quelqu’un plonge la tête la première dans une eau à limite 14°, vous pouvez être certain qu’il est du secteur. Un dimanche, les pompiers sont venus éteindre l’incendie qui avait pris dans la cheminée. Le feu se déclare toujours un dimanche. C’est tranquille, les honnêtes gens sont à la messe, les autres à cons-fesses. Une traverse de chemin de fer enfilée à la verticale jusque dans le conduit de cheminée avait déclenché le sinistre. Une des filles aînées avait déclenché l’alarme. C’était souvent elle qui allait quémander un litre de lait chez les voisins, son petit frère sur le bras, deux autres, morveux, accrochés à sa jupe.

La famille G. était composée d’un rouquin qui faisait office de père, d’une matrone qui officiait comme pute de caniveau, d’une douzaine de gosses. A vrai dire, personne ne savait combien ils étaient exactement, ça sortait comme autant de chats sauvages de toutes tailles. Quand ça sortait. Car la mère fermait la porte à clé. Ce fameux dimanche, Céline était passée par la fenêtre. Sa mère tapinait dans un chemin creux, faut bien se mettre à l’abri des regards, son père surveillait d’un œil son gagne-pain. Ses gagne-pain en fait, Magali, l’aînée de la famille avait déjà commencé à gagner sa croûte : elle avait 13 ans, des seins, savait tortiller du cul, surtout quand elle avait chaussé ces espèces de galoches à talons hauts qui laissaient échapper ses pieds nus.

Et les voisins ? Les voisins de cette famille ? Et l’instituteur ? Et ? Ma grand-tante fournissait le litre de lait quotidien et la moitié d’une baguette. La maigre retraite d’agriculteur de son mari. « Et puis, quand même ! Ils allaient bien faire quelque chose, non ? Le p’tiot là, il tousse tout le temps. Et l’autre, il est toujours cul nu ! Mais c’est comme ça la vie, faut bien la prendre comme elle est. » Hé oui, Cécile, c’est comme ça la vie !

Le voisin d’en face, instituteur en retraite, avait prévenu depuis belle lurette les services sociaux. Il avait aussi prévenu le jeune instituteur de se méfier : il ne devait jamais rester seul avec Magali ou Céline, on ne savait jamais. Les risques du métier ! Très beau film, en passant. Une histoire vraie. Le film. La famille G. aussi. A l’époque, neuf enfants étaient scolarisés dans cette école qui devait avoir en tout et pourtant un effectif de dix-huit élèves. A un ou deux près. Ils étaient coulants à l’époque et laissaient une chance aux écoles rurales de remonter le nombre d’élèves. Alors, vous pensez, l’arrivée de la famille G. a mis une lueur d’espoir dans la prunelle du maire. Dans celle de l’instit, beaucoup moins. Surtout quand il a fallu gérer ces chats sauvages.

Une assistante sociale finit par se déplacer et sonner à la porte de la maison. « Qu’est-ce qu’elle veut cette pute ? » Ça, c’était l’accueil de la mère qui hurlait par la fenêtre. Le père s’est mis ensuite à insulter cette bonne femme qui voulait pénétrer chez lui. « On l’a reçue ta lettre, connasse ! On veut pas de toi ici ! » Les mômes braillaient. Les voisins étaient aux anges ! Qu’est-ce qu’ils allaient à avoir à raconter à leurs copains ! L’assistante sociale est repartie sans avoir rencontré qui que ce soit. Elle avait un rapport à taper, elle. Elle travaille, elle. Ma grande-tante et l’ancien instituteur se désolait !

L’assistante sociale est revenue après une nouvelle plainte. Cette fois, avec des gendarmes. Ils ont embarqué le petit dernier à l’hôpital. « Ils zont dit qu’il souffrait de malnutrition ! Je t’en foutrais de la malnutrition ! Y souffre de rien mon gamin ! J’sais même qu’est-c’est la malnutrition, moi ! » Plus tard, Céline aurait l’œil crevé par son père qui la battait avec une tige en fer. Elle ne voulait pas faire la pute. Magali tentera de faire condamner un homme du village pour attentat à la pudeur sur mineur, puis un autre et encore un autre. Le jeune instituteur eut beaucoup de peine à démontrer qu’elle était juste venue lui offrir un bouquet de fleurs. Le rouquin hurlait partout qu’on voulait violer sa fille. Un beau jour, la famille G. déménagea. Une pétition avait circulé y a rien à voir. Les voisins respirèrent, les gêneurs allaient emmerder un autre village. On apprit quelques-uns de leurs faits et gestes. La rumeur, vous savez.


Le soleil déchire le voile. La mésange appelle plus fort. Le haut des brins d’herbes ressemble à la surface d’un miroir.
 

Dans la chambre que je vais louer, il y aura un miroir. Voire plusieurs. Ce serait l’idéal. Cette fois, c’est moi qui paie. La chambre, la pute. Ma shemale, vicieuse jusqu’au bout des cils, le rouge à lèvres pas encore barbouillé, ses reins cambrés sur ses bas résille, obéira à tous mes caprices. L’indécence de la luxure.

L’éclat des yeux qui se baisent. Les silhouettes qui se télescopent dans les glaces. Le vin qui coule, les jus qui s’écoulent. Les bouches qui se collent, les sexes qui s’enfoncent et se défoncent. Tout et plus encore.

« Tu auras une demi-heure pour te préparer. » « Quand tu ouvriras à nouveau la porte, tu auras des crampes au ventre, la salive aux lèvres. » « Quand j’ouvrirai à nouveau la porte, tu auras le cul en feu, Berbère. » « Tu auras l’impression de baiser une femme à queue. » « Je vais te dévorer. »

Revenir de ces chambres rouges n’est pas difficile en soi. Il faut juste réapprendre à respirer, à battre du cœur. Tap. Tap tap. Tap. La première fois où nous nous sommes emmenés sur d’autres rives, il a marché pendant des heures, seul avec ses pensées, avec l’impression de baiser le ventre de Paris, de baiser le monde. La première fois où nous avons atteint ces rives où nos tabous sautent les garde-fous, je l’ai regardé partir le sourire aux lèvres, beau comme un dieu grec, des « je t’aime » tournant en boucle entre mes deux oreilles. Un « tu sais, nous ne nous reverrons plus après cette fois. Mais je sais que tu sais. Que tu comprends. » flottait dans la pièce, enlaçant la fumée de sa cigarette qu’il avait glissée entre mes lèvres.


L’herbe est jaune de soleil. Il faudrait vraiment que j’enlève les traces de pattes du siamois. Les groseilliers écartent en éventail leurs toutes jeunes feuilles. J’inspire. J’expire. J’inspire.
 

« Elle ne s'en doute pas une seconde. Et je n'accepterais pas une seconde de la perdre pour autant. » Cette phrase trotte dans ma tête. Tic tac. Tic tac. Telle la trotteuse des secondes, elle court et serpente dans mon crâne. Elle ne veut pas voir. Elle ne peut pas croire serait plus exact. « Les bonnes ménagères sont souvent celles qui en cachent le plus. » dit Thérèse lors de soirées. Thérèse était assistante sociale. Bouillonnante. Zigzaguant entre les lois pour faire avancer certains dossiers au grand dam de sa hiérarchie. Thérèse a vu beaucoup de choses. Si elle n’écoute pas, elle sait raconter sans citer de noms. Il suffit qu’elle boive. Et en soirée, elle boit beaucoup.

Qui se douterait que ces deux hommes si calmes peuvent avoir des pulsions ingérables ? Ou qu’ils n’ont pas envie de gérer. Pourtant, si on prenait la peine de les regarder vivre, de surprendre ce sourire de chasseur sur le galbe d’une jambe, sur le cul d’une passante (« Regarde, tu vois cette fille ? Elle ne sait pas encore s’habiller. Tu vois ses courbes ? D’ici un ou deux ans, si elle apprend à se mettre en valeur, elle fera des ravages. »), si on s’avisait qu’ils peuvent se montrer intraitables dans leur job, peut-être que. Thérèse a deviné depuis longtemps la femme que je pouvais être. Nous nous ressemblons eux et moi. beaucoup.

Le rosier grimpant est encore un squelette déplumé. Le vent léger secoue cet arbuste dont j’ai oublié le nom. « Tu repars donc mercredi matin… fatiguée de nous. » J’aurais dit nourrie de vous.

03.04.2008

Mon oncle d'âme est Dick

Les primevères sont particulièrement colorées aujourd’hui. Elles courent sur la pelouse en taches violettes, jaunes, blanches et mauves redessinant les bosselés et les creux. Je n’ai pas encore vu la pie ou sa sœur. Des oiseaux chantent, j’ai oublié leur nom.


Longtemps, j’ai pensé que ces oncles m’avaient violée. Dans un sens, ils m’ont violée. Longtemps, j’ai vécu avec comme bagages le ressenti de ma mère pour ces hommes. Saurais-je vraiment un jour ce qu’il s’est vraiment passé ?
 

A seize ans, elle avait les cheveux crêpés et des couettes comme Sheila. Ses amis tous sexes confondus riaient et dansaient sur le pont sans Avignon. Elle les regardait le plus souvent de la petite lucarne de sa chambre, surtout le soir. Pour elle, rire et danser était interdit. Ses frères étaient partis à la guerre. Son amoureux s’appelait François. Son amoureux est un bien grand mot. Sans doute ne sont-ils pas allés plus loin qu’un baiser pop.

Quoi qu’il en soit, un jour de soleil, toute la bande est partie dans un sens, François et elle sont partis de l’autre. Là-bas, derrière le pont. En vélo. Ils ont flirté. Certains jours, je les imagine assis dans ce tournant, face au moulin, la rivière remuant de tous ses glouglous à cause de l’écluse. Des oiseaux pépient dans les peupliers qui bruissent d’un son de papier froissé continu. Les pâquerettes ouvrent leurs corolles pour absorber le moindre rayon. Ils se tiennent la main. S’embrassent timidement. Puis osent aller plus loin.

Comment mes grands-parents ont-ils su cette dérobade ? La bande aura parlé. Ce sera moqué. Les bruits portent si bien de ce pont à la maison d’en face. Ils ne l’ont pas frappée, non. Mon grand-père a sans doute hurlé. Il ne criait pas, il hurlait. Rarement. Mais quand sa voix tonnait des tonnerres de dieu bande de chiens verts, le monde entier filait doux.

L’adolescente a fugué. Toutes ces brimades, tous ces silences imposés, tous ces refus, c’était trop. Elle a plongé. La Meuse ne s’en souvient sûrement pas. Les rivières ne parlent pas, elles coulent sous les ponts. La dépression fut fulgurante. François est parti aimer une autre jeune fille. Cette année-là, sa meilleure amie s’est retrouvée enceinte. Danièle portera le même jean recouvrant une gaine qui plaquait son ventre jusqu’aux derniers jours. Personne ne savait. Sauf ma mère. Aujourd’hui encore, quand il arrive que Danièle et le père de sa fille se croisent, ils baissent la tête, aussi rouges que des pivoines pas mûres. 


On a envoyé ma mère chez ses sœurs mariées. Après tout, depuis que tous ces petits venaient en vacances chez mémère et pépère, elle savait torcher un bébé. Le fumeur de cigares ne devait pas être souvent à la maison. Après avoir mis ma tante enceinte au lieu de passer son baccalauréat, après avoir cassé des cailloux sur la voie, il avait fini par être chef de gare. Chef de sa gare, oui. Cet homme au charisme puissant passera sa vie à séduire les femmes. De belles femmes. Il aura même un enfant avec l’une d’elles.

Il avait une telle façon de poser son regard sur vous que vous sembliez hypnotisée comme le papillon pris dans la toile de l’épeire et qui attend, sans rien dire. En espérant même. Je me souviens de la poigne de ses doigts sur mes bras alors qu’il m’attirait à lui et me soufflait à l’oreille « Tu es vraiment belle, ma chatte. ». Je portais une robe jaune, longue jusqu’à la cheville, moulante au point de n’accepter aucun dessous. J’avais rougi. S’il n’avait pas été mon oncle. S’il avait été plus jeune. Si…

Son petit-fils (beau comme un Dieu de l’avis de toutes mes cousines. De mon avis aussi), le beau Raphaël a baisé ma chair-sœur. Un scandale familial ! Surtout quand cette conne dévoila l’histoire les jours qui précédèrent mon mariage. Je me suis toujours dit, avec raison, que si je n’étais pas partie de la soirée, c’était avec moi que le scandale aurait eu lieu. Comme la fois où le mari de cette petite-cousine à passer de longues heures avec moi… Raphaël m’a déçue ! Pourquoi avait-il choisi la plus moche ? C’est vrai quoi ! Elle a des jambes d’homme. Je n’aime pas qu’un homme me déçoive. J’aime encore moins être dans l’attente. Dans la tente aussi.


Ce n’est pas le chef de gare qui a détruit en partie ma mère, non. C’est l’oncle de laine. A l’époque, il oeuvrait dans le magasin de la place du marché, régi par ses parents. Il partait faire les marchés justement, ils vendaient des soutiens-gorge. L’aubaine !

Il l’obligeait à prendre des douches la porte ouverte. Plus tard, quand j’irai chez eux, je ne prendrai ma douche que lorsque je serai certaine qu’il n’est pas dans les parages. Ou je me laverai dans l’ancien appartement de ses parents. J’adorais jouer dans cette baignoire-sabot.

Alla-t-il plus loin ? Il avait la main baladeuse ce petit homme. Mais c’est aussi grâce à ses remarques que j’ai appris à marcher la tête droite, le ventre rentré, le cul bombé. Plus facile si on porte des talons hauts. Il adorait les femmes portant des robes.


Pourtant, pourtant le jour où toute gamine, le chef de gare m’a fait comprendre comment lui donner du plaisir en m’exhibant au milieu des autres cousines ou cousins nus, ce jour-là, il m’a violée. J’ai longtemps frissonné par la suite quand il fallait que je reprenne ce chemin à l’envers pour aller remplir la cruche d’eau prise à la source.

Des sapins noirs. Hauts, très hauts. Ce chemin sombre, très sombre et froid. J’étais glacée. Entièrement nue et glacée. Je les entendais derrière ces arbres. Ils riaient, s’aspergeaient de l’eau mise à chauffer dans les bassines au soleil. Ils riaient aux éclats, criaient aussi. Il m’appelait. J’avançais. Un pas après l’autre. Et puis encore un. Une longueur. Une langueur. J’étais morte. Arrivée à la limite des arbres, je les ai observés. Tous. Tous mais surtout lui. Il fumait langoureusement son cigare, la jambe croisée, le bras posé nonchalamment sur le dossier de la chaise voisine. Mon cœur tapait comme des milliers de tambours du Bronx. Il souriait aux ébats qui se déroulaient sous ses yeux. Cependant, ses yeux revenaient constamment à l’orée du chemin.

-         Sors de ta cachette, sourire d’avril. Je te vois derrière ses branches. Viens au soleil, tu vas prendre froid.

Je suis sortie. D’un coup. J’ai marché sur lui, les yeux noirs, les mains sur les hanches. Il a levé la main…

-         Ça suffit ! Rhabillez-vous tout de suite ! Tous !

Ma grand-mère était sur le pas de la porte de la cabane. Son clin d’œil. Je n’oublierai jamais son clin d’œil.


C’est ce jour-là que j’ai découvert l’emprise que je pouvais avoir sur certains hommes. Il m’a fallu des années pour sortir de ce chemin et admettre que je l’avais voulu. Je voulais qu’il me voie nue. Moi aussi ! Moi aussi !
 

Séducteur sachant faire sortir les facettes les plus cachées. Ayant les yeux assez larges pour supporter la vue de ce qu’ils sortent au grand jour d’une chambre aux lumières tamisées. Le soleil cru à la sortie du chemin m’empêchera pratiquement toujours de baiser en pleine lumière. « Tu sais aussi bien que moi que cette hypothétique puissance ne peut qu'exister aux yeux de ceux qui forment un duo complice. » Oui, Celte, je le sais.  Il faut qu'il y ait une synergie. Dans les souhaits, les envies, les ressentis.

La fumée de ma cigarette glisse dans l’air immobile. Au fond de mon œil pour celui qui y regarderait bien, il y a ce joli cul berbère. C’est affolant de constater que des hommes peuvent avoir des fesses qui feraient se damner Raphaël. Santi pas Haroche. Sauf que Santi peignait des visages de madone. Aucun peintre n’a surpassé Raphaël dans la beauté des figures s’extasiait Casanova. Aucun amant n’a surpassé le Berbère dans la beauté de son cul, je dis. Je devrais retourner voir le cul de Michel-Ange. Celui de David, quoi. Les primevères me parlent. Alors, je les écoute. 

Mensonges et voluptés

J’ai fermé les volets au cul de la nuit qui tombait ce soir. Pas envie de voir le dehors. Un repli dans le moi. Toutes ces heures passées à écrire des articles, à lire des livres, à décrypter des albums ; toutes ces heures passées à des recherches sur des lieux où le personnage évoluera, à relire des notes explicatives sur telle ou telle maladie mentale ; toutes ces heures m’épuisent. Et me ravissent tout à la fois.


Je racontais à une amie ce qu’un de mes oncles m’avait raconté à propos du village. Elle s’en fichait royalement. C’est pourtant elle qui avait voulu ces renseignements. Thérèse écoute rarement ce qu’on lui dit mais veut toujours tout savoir. Sauf qu’avec moi, elle ne saura que ce que je veux bien lui dire. Elle le sait. Elle s’en moque. Cela l’amuse même. Si jamais elle a besoin de quelqu’un pour co-écrire avec elle les saynètes qui seront jouées en juin, elle viendra me chercher.
 

On m’a décapitée. Ou alors comme Cerbère, j’ai plusieurs têtes. En plus joli tant qu’à faire. Et puis, Psyché pourrait toujours me tenter avec des gâteaux au miel, elle pourrait toujours s’accrocher pour passer si je n’en ai pas envie. C’est comme pour les hommes. Qu’est-ce que je disais déjà ? On m’a décapitée. Avec une tête parfois, c’est difficile de penser mais avec plusieurs !

J’ai donc vu Thérèse. Bu une bière aussi avec son mari. Bonne. La bière, pas le mari, ni Thérèse. On s’en fiche, d’ailleurs. Du mari, pas de la bière. Mais comme je venais pour parler à sa femme qui ne m’écoutait, et elle n’avait peut-être pas tort vu qu’en même temps je pensais à : Comment tuer Angèle ? Où est passé le Berbère ? Là, je mens. Est-ce que tout va bien chez le Berbère ? Là, c’est la bonne phrase. Quand donc aura-t-il (le Celte) terminé de jouer avec ces baltringues qui ne rêvent que d’une chose : se taper son joli cul ? Et si je corrigeais la rencontre du vieux et de Jeanne ? Juste un peu. La chute, là. Et les moutons. C’est important les moutons. J’ai bu ma bonne bière tout en disant à Thérèse : 

- Il faudrait que nous allions consulter les registres des paroisses aux archives départementales. On recoupe ceux des naissances, ceux des mariages et ceux des décès. Le curé annotait des détails sur la vie quotidienne : les crues, les vignes… Vous allez chez votre fille ?

- Je devrais peut-être appeler la mairie pour signaler que nous occuperons la salle mardi pour les portes ouvertes à l’initiation patchwork. Tu viendras ?


J’ai une tête à faire du patchwork au milieu de ces mamies jacassantes ? Je ne supporte plus les vieilles ! Certaines du moins. Elles sont chiantes à déblatérer sur le voisin qui fait chier son chien devant chez la voisine, à s’échanger le nom du dernier médoc qu’elles prennent, à parler de leurs petits-enfants qui sont tous plus intelligents que celui de la voisine qui a des merdes de chien devant chez elle alors qu’elle n’a pas de chien. Elles me font chier, tiens, moi aussi ! Mais pas devant chez la voisine.
 

Thérèse ne m’écoutait pas, je lui parlais peu ou pas assez. On s’en fichait. On était bien. On a ri. Je suis partie. Ils sont restés. Normal, ils habitent chez eux. Et là, en plein dans le mile ! Quelle hypocrisie me suis-je dit ! Tu es allée chez eux uniquement pour faire une pause entre deux crimes abjects avec comme excuse tes notes mal-écrites. Ils t’ont reçue pour parler de tout mais surtout de rien avec pour prétexte l’absence du vide. L’homme est hypocrite. La femme aussi. Je me suis fait une fixette sur le mensonge. Le Celte en a pris un. De mail, pas de mensonge. Je me détestais de me taper une crise de paranoïa aiguë.

« Je ne me joue pas de toi, je ne me mens pas non plus, je ne me divertis pas non plus simplement avec nos échanges. » Avance encore et je me lâche complètement, Celte. 

J’ai toujours pas tué cette gonzesse. Angèle. « Puissance sexuelle dingue. Je peux te retourner ces mots. Un effet fou. Tu me fais. » Qui est le plus fou des deux, je me le demande ! Je devrais moins réfléchir et tuer plus vite. Pendant qu’un célèbre éditeur consulte ailleurs mes textes, fait croire qu’il sait lire plutôt, (je ne croirai jamais qu’un éditeur ait le temps de faire mumuse à lire des blogs), je reçois un courriel. Un blog a retenu le mien et publié un extrait de mon dernier post. Vos textes sont délicieux. Nous vous encourageons à poursuivre.

Ça me gave ! Et je ne suis pas une oie ni blanche ni noire, ni un canard boiteux ou pas. Ça me gave, oui. J’ouvre un espace, un petit coin tranquille pour ranger des choses qui encombrent ma tête, histoire de caser dedans d’autres choses et vlan ! On vient me coller en plein dans un blogroll ! Je continue si je veux ! De quoi qu’il ou qu’elle cause d’abord ! Vos textes sont délicieux… Gna gna gna. 

J’étais tranquille, j’étais pénard… Dilemme ! J’explose le blog et je ferme ma gueule au risque de me mentir ? De m’encombrer la tête ? Je poursuis mon déballage rangement en triant ce que j’écris ? Et ta sœur ? Et Angèle ? Qu’est-ce que je risque ? J’ai tous les droits en écriture. Et je ne dévoilerai jamais leurs prénoms. Encore moins leurs noms. Je suis la seule à connaître la date à laquelle Les mémoires d’une femme dérangée s’autodétruira. Le savoir est pure volupté.

Le siamois n’ira pas roder cette nuit. Je l’ai enfermé. J’enferme les jolies choses parfois. Pour les préserver. Et je dors parfois. Pour mieux vivre les yeux ouverts. « Et si je m'agenouille, tu te donnes ? »

02.04.2008

La chasse n'est pas fermée

Tout à l’heure un papillon de nuit est venu frapper à ma vitre. Depuis, il y est collé. Il est moche, brun passé, lavé à la serpillière pas propre. Je lui écraserais bien son gros abdomen sur le carreau mais j’ai passé l’âge de jouer avec les insectes. Et à côté des traces de pattes de chat, ça ferait sale.

Le soleil chauffait ma peau cet après-midi quand je suis sortie fumer. « Tu ne fumes pas à l’intérieur, même chez toi ? » La prochaine ou le prochain qui me pose cette question conne, surtout si je suis dehors à fumer en sa compagnie, je lui colle une beigne ! J’ai adopté la cigarette-dehors depuis la fois où ma copine Dom avait décidé d’arrêter de cloper. Par solidarité, je ne fumais plus non plus. Comme je suis capable de stopper le tabac dès que je l’ai décidé, je pouvais piquer une clope au beau Raphaël de temps à autre et, surtout, la fumer avec lui dehors. Dans la bande, nous ne sommes plus beaucoup à faire usage du tabac. Tout se perd ! Dom fume à nouveau et encore plus qu’avant. Je fume beaucoup dès que je pose le pied en dehors de la gare de l’Est. Au prix de l’amende, ils peuvent toujours croire que je vais allumer ma cigarette sur le quai et traverser le hall en claquant des talons ! 

Tuer des femmes rend agressive. Juste dans les mots. Jusque dans les mots. En regardant l’enquête sur Le Chat, je me suis dit deux choses. Les gendarmes sont pires que moi quand ils stockent leurs notes. Même pas fichu de les recouper ! Sauf qu’eux, ils les avaient bien rangées. Pas dans les mêmes services, OK. C’est pas une excuse ! 36 viols et 14 ans de réclusion. Le crime, ça paie plus. C’était pas ma première réflexion. La première, c’était : putain, mais quels cons ! La deuxième, c’était : j’aurais peut-être dû le faire tuer plus jeune ?! Non parce que ce Chat a commencé ses agressions sexuelles très jeunes. Entre parenthèses mais sans les parenthèses : le fait qu’il ait agressé sexuellement des femmes avant d’en violer d’autres n’a pas compté lors de son jugement. Avec la loi de récidive, le viol en série aurait été pris en compte pour qu’il soit jugé pour viol aggravé. Où va se nicher la connerie ? Tu violes une mineure, tu violes une femme enceinte, tu violes avec une arme, c’est un viol aggravé. Tu violes une femme qui ne sait pas qu’elle est enceinte, ça compte pas. T’attache la femme avant de la violer, ça compte pas. La corde, c’est pas une arme. Allez dire ça à un pendu !


On dirait bien que je suis limite en colère quand même. Pourtant, je ne devrais pas. Un mail a atterri dans ma boîte en fin de journée pour me prévenir qu’on m’attendait à Romans. Je le savais déjà, banane, vu que nous avons tous triché voté bourré dans les urnes adéquates. « J’ai voté pour toi avec toutes mes adresses email mais avec une IP flottante. » Déjà que IP, je sais pas trop ce que cela signifie même si je sais où la trouver sur mon PC mais si en plus, elle se met à flotter, je vais vomir ! Qu’est-ce qui m’a fichu un concours pareil ? Même pas besoin de coucher pour gagner, tu bourres gratis ! Donc, je descends à Romans. PLON est sur le coup pour dégoter le meilleur des cinq finalistes de la catégorie dans laquelle j’ai concouru. Personne m’a prévenue d’un contrôle antidopage. Du coup, je pisse où je veux. Et surtout dans sa bouche. A moins que ce ne soit lui qui pisse dans la mienne ? Pour un peu, j’imaginerais le plan : « Vas-y, toi d’abord ! » « Non, toi ! » « Je t’en prie… » A la longue, j’irai faire pipi dans les toilettes. Faut pas me chercher, bordel ! Surtout quand je tue des femmes. Le plus drôle est que j’ai déjà tué le vieux dans ma tête. Mais je ne l’ai pas encore couché sur le papier. Mon testament non plus.
 

Il s’étonnait que j’aille à un concert samedi. Manquerait plus que je dise non alors qu’on m’offre les places ! Après tout, j’ai fait de la pub pour l’artiste qui le vaut bien, non ? « Je descends à Lyon un jour plus tôt que prévu. » J’ai omis de préciser que j’allais faire le tour des parfumeries pour sniffer les dernières nouveautés en compagnie du Psy-nez. Drôle ? Ça, je le saurai plus tard.

Le Danseur veut me baiser en mai. Je croyais que c’était Milou en mai ? « Ces temps-ci, je croise assez souvent des hommes qui s'arrêtent sur ma silhouette ou ma bouche... » Vas-y, Celte, provoque-moi ! Je te mords. 

Quel mois sommes-nous donc ? Ce n’est pas en mars qu’on attaque ? Le dieu de la guerre, tout ça, tout ça. Mars attack aussi. Ou alors, c’est le printemps ! Oui, le jeune siamois traîne toute la journée et toute la nuit. Pire que la Pomponnette celui-là ! J’avais dit qu’il fallait le faire castrer ! Et je prends mon temps pour traverser la route, pire que la fille des Groseilles ramassant son mouchoir ! Il va finir sous une voiture et ça finira en larmes.

La chasse au Celte, c’est jusqu’à quand ? C’est une espèce protégée ou faut que j’y aille en préservatif ? Sur sortir non-couvert, je plaisante. Mais j’avoue qu’un fusil sous Durex, ça doit être quelque chose ! Pas d’arme entre lui et moi, juste des filets. Ni l’un ni l’autre n’a envie de cesser d’en envoyer. C’est mieux que les balles, ça rebondit pas. Et c’est joli la dentelle.