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02.05.2008

Des dalles et des couloirs

Si les volets n’étaient pas fermés, la nuit frapperait aux carreaux. Et si ma tante en avait… 

Presque six jours à arpenter les trottoirs de Paris, à m’enfouir dans les bouches de métro. A fuir cette vie d’ici pour mieux penser, pour mieux panser. L’hôtel était médiocre mais qu’importe ? « Qu’est-ce que tu fais dans ce quartier louche ? » J’avais souri à sa remarque. Louche ? Je n’ai croisé que des hommes et des femmes pressés, comme ailleurs. Des gens qui courent en claquant leurs semelles sur le bitume mouillé, fuyant les heures de boulot harassant, un mari qui gueule, une femme qui dégueule, un bébé qui vomit et qui pisse sur le porc. D’âmes. Stère d’âmes. Des mètres cubes et des mètres cubes d’âmes qui arpentent ce quartier comme ils le feraient plus loin.

Bien sûr, je n’ai pas vu mon Berbère. Bien sûr, je n’ai pas vu mon Celte. « J’ai des Boeing qui s’écrasent sur mes pompes… Je ne sais pas comment gérer. » C’est simple fauve, tu choisis. Tu sais, cette façon si cruellement adorable qu’à la vie de te rappeler… à la vie. Quoi ? Tu as une femme à laquelle tu tiens, tu as un job à emmerdes ou des emmerdes de job, tu sautes des partenaires occasionnels, hommes ou femmes, selon tes pulsions du moment et tu aimerais me faire une petite place ? Difficile ?

Moi, j’ai le choix du roi. Pourtant, je ne suis pas un roi. Un simple navigateur solitaire. Peut-être.

Et dans cette chambre merdique, à la moquette merdique, au lit merdique, aux rideaux merdiques, je t’écoutais parler. « Cela fait des années que nous ne nous sommes pas parlés… J’aime toujours autant ta voix. » Oui, Celte. Moi aussi. Et si tu venais me toucher ? Tu n’es pas venu ce jour-là ni le suivant. Zieux bleus est arrivé, sans sa cape et sans son épée. Je ne lui en demandais pas tant. Je ne lui demandais rien d’ailleurs. Il a voulu savoir comment s’était déroulé le festival, a ri en écoutant mes anecdotes et mes remarques. Une bière, deux whiskies plus tard, j’étais dans son appartement, un peu plus loin que cet endroit louche. Ce sont mes yeux qui se rejoignaient au-dessus de cette coupe de champagne. Le jazz pulsait dans les baffles. Les pages d’une BD dont j’ai oublié l’auteur, swinguaient entre mes mains. Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce que je fous vraiment ? Depuis quand avons-nous envie de baiser l’un avec l’autre exactement ? Nous ne sommes jamais passés à l’acte avant ce soir. Alors pourquoi j’accepte ses mains sur mon corps ? Pourquoi est-ce que je laisse ses jambes s’introduire entre les miennes ? Je peux fumer ? Faudrait peut-être que j’arrête de téter le champagne. Quoique. Je n’en ai pas bu tant que cela finalement. Sûr, j’ai compté les bulles. Zieux bleus m’embrasse. Il embrasse bien, ce con ! La conne, c’est moi, oui. Il embrasse plus que bien et j’ai envie de lui. D’un coup, comme ça. Comme j’ai aussi envie de vomir. D’un coup, comme ça. Je devrais éviter les mélanges. Je le sais pourtant. Ma troisième cuite ! Il fallait que cela m’arrive la première fois où il m’emmène chez lui !

A genoux devant Ste Toilette, je me demandais s’il vivait seul ici ou avec son fils. « Tout va bien ? » Je déteste la couleur de tes chiottes mais à part cela et les murs qui tanguent, je pourrais te répondre que tout va bien. Mais je ne dis rien. Putain mais pourquoi ai-je bu tout cet alcool et fumer toutes ces cigarettes ? Pourquoi ne suis-je pas en train de me coller à sa peau ? Et pourquoi ne suis-je pas collée à celle du Celte ?

Combien d’allers-retours ai-je fait entre le salon et les toilettes ? Assez pour y rendre la classe et ces saletés de chips mexicaines. « Je vais rentrer ! » « Tu restes ici ! » « Non, je… Il faut que je me repose. Seule ! » Tout en m’enlevant mes chaussettes, il restait calme, attentif. M’aurait-il saoulée pour mieux me coucher dans son lit ? « J’ai froid. » En jeans dans un grand lit avec un homme en tee-shirt et en shorty, on a déjà fait mieux comme scène érotique. J’avais froid, il s’est rapproché. Tout à coup, je voulais plus. Plus que ses lèvres sur les miennes, plus que ses mains aventureuses. « Tu veux de la douceur ou de la violence ? » S’il me pose encore une question aussi conne, je lui colle une beigne et je vomis sur son plancher. Ou l’inverse. Et à côté de sa casserole, d’abord ! On disait scène érotique.

Sa langue dansait le collé-serré avec la mienne. Mon ventre appelait le sien. C’est à ce moment qu’il m’a déshabillée. « Ce que tu es belle ! Laisse-moi te regarder encore… Tu es belle, si belle. Mais pourquoi t’a-t-il laissé partir ? » Euh pourquoi n’est-il pas venu ? Le Berbère ? Le Celte ? Partir ? Mon mari ? « Je ne te laisserai pas partir. Je t’attache. Une laisse. Oui avec une laisse. Je t’emmène avec moi à Marseille. » Depuis quand Marseille se situe en Bretagne ? « Tu sens la noisette… » Je sentirais le sexe du Celte s’il avait su gérer ses Boeing !

Putain, Zieux bleus, je te dis que tu baises bien ou je me tais ? En vérité, tu baises bien et je sombre. « Claire… Il est l’heure. » Et ça le fait rire de voir ma tronche de morte vivante. C’est moi, ça dans le miroir ? Putain de Dieu mais je suis morte, non ? « C’est simple, tu sors, tu prends tout de suite à droite puis tu continues tout droit jusqu’en haut de la rue. » Attends, il a dit droite ou gauche ? Elle est où ma main droite ? Et cet hôtel de merde, il s’est volatilisé pendant la nuit ou quoi ? Je marche, je marche. Je fume et je me marre. Le seul renseignement que je demande, je le demande à une russe vaguement blonde qui fume une brune et sort juste de la bouche du métro pour s’engouffrer derrière son bar. Elle est barmaid. Et moi, je suis encore saoule. Saoule d’alcool, de ses mots, de ses caresses. Qu’on me donne cette rue, bordel ou je fais un malheur !

« Vous prenez votre petit déjeuner, madame ? » Elle est conne ou quoi, j’ai une tête à manger un croissant dégoulinant d’huile, à boire un jus de fruits dégueu et du thé lavasse ? Je veux juste mon lit, merde, c’est pas compliqué. Et les femmes de ménage, elles peuvent pas aller passer l’aspirateur dans les autres étages ?


Assise sur le banc, je végète au soleil. A ma droite, les derniers escaliers qui arrivent au Sacré-Cœur supportent vaillamment toute la cohorte d’Allemands rouges et suants, de Japonais souriants, d’Italiens caquetants, d’Anglais smarties et d’éventuels Français. A ma gauche, une vieille qui pue s’assoit. C’est bien ma veine ! C’est cela mémère, mange ton sandwiche et dégage que je réfléchisse. A ma gauche, un maghrébin s’assoit. Putain, Dieu, tu peux pas interdire l’accès à mon banc ? C’est bien la peine d’avoir une si grosse église ! Toujours pas de Celte. Normal remarque, c’est le week-end. Zieux bleus est parti en Bretagne contempler la mer et son fils. Il a une mère, ce fils ? « On ne m’attache pas. Ni avec du cuir, ni avec de la soie et c’est moi qui suis partie. Je ne suis pas une sardine et tu n’es pas un mac. Le Coca est le seul remède efficace lorsque j’ai l’alcool difficile. » « Une chose à savoir pour la prochaine fois » Pourquoi je souris comme une idiote enfin seule sur MON banc ? Devant moi, je les regarde. Il s’assoit sur la pelouse, enlève ses chaussures et ses chaussettes comme si sa vie en dépendait. Ils s’allongent tous les deux, roulent l’un sur l’autre, l’autre sur l’un. Je nous revois moi et le Berbère. Comme c’est étrange cette ressemblance entre cet inconnu et lui ! Les mêmes gestes. Exactement.
 

« Tu sens bon » Oui, chanteur, je sens bon. Approche-toi un peu plus ! « Alors, dis-moi, ces textes érotiques » Mais pourquoi est-il si grand ? Et pourquoi n’ai-je pas mis cette robe et mes talons ? Et pourquoi dois-je partir si tôt alors que je sais pertinemment que le Celte ne viendra pas ? Seule sur le dessus de lit miteux, je vérifie mes sms. Ai-je pensé à remercier mon Lord anglais pour cette sublime soirée ? Dans le TGV, un texto m’allume un sourire coupant « Toujours l’envie aussi. Toujours grandissante. Tu t’éloignes et les emmerdes restent... La vie est cruelle. J’adore » Si tu ne bouges pas ton joli cul, Celte, envie ou pas, je te vire !

« Vous m’envoyez un mail ? J’ai envie de savoir, ça m’intéresse. » m’a demandé le Disquaire en m’appelant des Antilles. C’est marrant comme je sème les hommes dans des couloirs de hall de gares. Un vrai Petit Poucet. J’ai donc dit ce chemin-là… J’ai précisé avec ou sans détours ?


La nuit s’allonge jusque sur mes draps bleus. Tout propres.