21.02.2008
On ne naît pas femme : on le devient
Le soleil oscille dans ce paysage légèrement brumeux. Je devrais effacer ces pattes de chat des carreaux. Je devrais aussi préparer mon sac pour ce voyage parisien. Préparer mon baise-en-ville.
Ma grand-mère prononçait ce mot les lèvres légèrement pincées. Comme elle crachait presque le nom de Jacques Dutronc. « Dutronc et ses yeux de merlans frits. » Elle avait des opinions bien tranchées sur les artistes et refusait que je regarde un film où figurait Bardot. Surtout si Bardot montrait ses fesses. Quel mépris dans sa bouche ! « Merveilleux le cinéma. On voit des femmes, elles ont des robes ; elles font du cinéma, crac on voit leur cul. » dixit Michel Piccoli dans *Le Mépris de Godard. Je n’avais ni le droit de voir le cul de Bardot et encore moins celui d’entendre les grossièretés qu’elle déclamait. « *Et mes jambes, tu les aimes mes jambes ? Et mes fesses, tu… » et crac, le téléviseur était éteint. Une forte tête, ma grand-mère !Mon grand-père de neuf son aîné l’avait repérée pendant la première guerre mondiale. Comment lui et mon grand-oncle étaient amis, je ne l’ai jamais su. Elle avait quatorze ans. Ou elle faisait plus âgée ou on ne parlait pas encore de pédophiles. On ne parlait pas de pédophilie et ils s’épousèrent en 1920. Ce jour-là, un instituteur épousait une gamine de 17 ans et demi et un père-maire acceptait de les marier. Le même jour, ce père-maire délivrait aussi le certificat de mariage de son fils avec ma future grande-tante qui était petite, mais moins que sa mère. Récemment, j’ai appris que la mère de cet instituteur était partie enseigner en Espagne en 1880 et des poussières. Seule. Incroyable pour l’époque quand on y songe. Quelle famille ! Sans les Addams mais avec des d’Arc. Mais peut-on se fier à un arbre généalogique ? Entre les enfants connus et reconnus, ceux dont on a oublié l’existence ou ceux dont on n’a pas su la naissance, qui croire ?
« Mais qu’as-tu fait quand tu l’as su ? » Cette question avait fusé lorsqu’elle m’avait raconté que sa fille aînée s’était retrouvée enceinte alors qu’elle passait la première partie de son baccalauréat. « Que voulais-tu que je fasse ? C’était fait ! Nous avons pris contact avec les parents de J. et ils se sont mariés. »
« Mais qu’as-tu fait quand tu l’as su ? » Cette question était partie quand la vieille dame évoquait la deuxième guerre mondiale. Ce qu’elle faisait très rarement. « Je ne te dirai rien. Il existe encore des personnes vivantes qui pourraient en être blessées. » Dommage, j’aurais bien voulu savoir qui, parmi ces petits vieux croulants sur une canne ou sous une perruque de traviole, avait pactisé avec l’ennemi. Simple curiosité.
Cette fois-là, calmement, elle avait raconté l’Anglais réceptionné à l’étang familial sur un drap blanc posé en croix puis, redescendu pour être caché au-dessus de l’écurie. Le lendemain, des soldats Allemands frappaient à la porte. Ils venaient réclamer ses filles pour qu’elles montent au château faire le ménage. Elle a refusé. Ils sont partis. Il faut dire qu’elle en imposait, fière et droite.
Plus tard, une de mes tantes a manqué se faire embarquer alors qu’elle arrivait pour aider une famille juive. « Elle est morte quand les Américains ont libéré les camps. Sur la route du retour. » Cela, c’était la fille de la famille déportée. Mes jeunes oncles posaient des bombes sur les voies de chemin de fer, transbahutaient de la viande sur des vélos qui chutaient devant le peloton de garde, s’amusaient à attraper à l’aide d’une canne à pêche des lanternes posées au sol auprès des gardes immobiles et aveugles et sourds aussi. Ou indifférents. Mais l’épisode de la lampe volée, c’était à l’école, avant que mon grand-père soit révoqué : communiste et franc-maçon, c’était trop sous Vichy. Surtout si en plus on refuse de faire dire à ses élèves la phrase que Pétain voulait entendre dans toutes les écoles !
« Mais qu’as-tu fait quand tu l’as su ? » Cette question avait jailli quand nous parlions d’adultère et qu’elle disait avoir toujours su que son mari avait des maîtresses. Il fréquentait même deux femmes à une époque. « Rien. Je n’ai absolument rien dit. Et retiens une chose, ma petite, n’avoue jamais. Jamais ! »
Bien sûr, je pourrais parler de la fois où deux gendarmes sont venus lui demander lequel de ses trois fils elle voulait faire revenir du front (un au Maroc, un en Algérie et le troisième en Tunisie. A moins que ce ne soit l'Indochine ?). Bien sûr, je pourrais raconter ces yeux qui pétillaient quand elle évoquait ce jeune homme amoureux de LA femme de l’instituteur. Chose que j’avais beaucoup de mal à imaginer quand je voyais le vieux bonhomme qu’il était devenu.
Je pourrais dire les heures froides où elle partait dans la nuit seconder une femme qui accouchait. Je pourrais évoquer ces matins blêmes où, un enfant sous le bras et un panier à linge sous l’autre, elle descendait ce grand escalier de pierre pour déposer le tout avant de pomper de l’eau à la fontaine. Je pourrais aussi commenter tous ces soirs où elle raccommodait toutes les paires de chaussettes de la famille. Huit enfants, cela en fait des pieds ! Huit enfants, ma mère n’était pas encore née. Ou je pourrais évoquer ces autres jours d’hiver où elle se levait avant tout le monde pour allumer les feux. Mais que diable fichait mon grand-père ?
Cette vieille femme passait la fin de sa vie à faire des problèmes de mathématiques ou des mots croisés. « Il faut entraîner sa mémoire et, vois-tu, ma fille, j’ai toujours regretté de ne pas avoir pu faire des études. Je t’ai dit que mon père avait eu son bac à 16 ans et que son père a refusé qu’il parte de la ferme ? Je t’ai dit qu’il a été maire du village plus tard, bien avant le prince ou le comte, et que nous avons été les plus grands propriétaires terriens du village ? Je t’ai dit que… » « Dis-moi, pourquoi ne vas-tu pas chez tes voisines ? » « J’ai toujours détesté les cancans ! Comment va ton mari ? »
Une maîtresse-femme que cette femme-là ! « Fais ce dont tu as envie mais toujours dans le respect de l’autre ! » Et j’imagine cette môme aux cheveux noirs et frisés, assise sur la croupe de ce cheval de trait, traverser le pont surplombant la Meuse.
Oui, « *le mariage multiplie par deux les obligations familiales et toutes les corvées sociales ». Oui, cette gamine entêtée était devenue une sacrée femme.
Je suis la dernière à lui avoir parlé. Elle est morte une nuit de réveillon de Noël sans avoir connu mon fils. Nous l’avons enterrée sans fleur ni couronne. Comme son mari. Sans passage à l’église, forcément. Ce jour-là, dans ce cimetière battu par le vent du nord, j’ai bien cru que mon cousin qu’elle avait élevé allait s’évanouir de douleur. J’avais les yeux qui débordaient des océans et le nez dégoulinant de morve. Et je fumais. Je l’entendais me dire « Tiens-toi droite en toute circonstance. On ne fume pas dans les cimetières. D’ailleurs, on ne fume pas enceinte et une femme ne devrait pas fumer, ça fait vulgaire. On ne dit pas merde à son mari. Tu as épousé un homme bien. Ton grand-père serait rentré à l’église ce jour-là, tu sais ? Le médecin ne t’avait pas demandé de rester allongée pour cette grossesse, pourquoi es-tu venue en voiture avec les petites ? Qu’as-tu fait de tes filles ? Qu’as-tu fait de tes filles ? Qu'as-tu fait de tes filles ? »
Je refumais pour la circonstance et mon bébé pleurait aussi à m’en durcir le ventre de contractions indélicates. Mais qui s’occupait de mes filles ? Et pourquoi avais-je revêtu cet immonde manteau matelassé vert qui saucissonnait mon gros ventre ?
*Simone de Beauvoir, La force de l'âge
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