11.03.2008

Sirop de manques

Le cul de la tempête est parti se faire voir ailleurs. Le ciel pleure de gris. Je n’ai pas revu l’hermine. Quelque part, le jeune siamois dort. Quelque part, un feu à l’âtre crépite. Quelque part, il vit. Lui aussi et lui aussi. Et moi aussi.

Hier, j’ai pensé au Berbère. Juste une fraction de secondes. Un laps de temps suffisant pour le sentir heureux, en pleine extase paternelle. Ce matin, il m’avait écrit. Je l’imagine jouant au train électrique avec le plus grand, bouche ouverte et sourire dans les yeux devant le plus petit et déjà je ferme les yeux. Ces images ne m’appartiennent pas. Seules dansent dans ma tête, nos images, ces chambres rouges, pavées de mots sulfureux et de gestes brûlants à en glacer l’âme des non-initiés. « Serais-je homosexuelle ? » « Oui, avec moi oui. » J’avais souri à son assurance. « En tout cas, avec toi, depuis le début, je glisse dans ces variantes onctueuses de l'émoi et de l'inconscience réhabilitée, flirtant avec l'impossible et le désir exacerbé, aux parois sans prises, huilées. Je glisse, je tombe, je désire, j'étouffe, j'en jouis. » Oui, avec lui oui, j’étais homosexuelle, j’étais pan-sexuelle, j’étais… autre. Il ne me manque pas.

Par la fenêtre, il pleut toujours. Les bouleaux en pleurent, écorchant leur blancheur sur la verdure du sapin.

Hier encore, le Disquaire a appelé, l’éjaculation au bord de la voix. « Vous. Votre voix me fait un effet… » Un oui sec produit donc autant d’effet ? Je lui ai ri au nez, moqueuse. Lui qui part encore aux States alors que j’arrive à Paris. A moins qu’il ne remonte de Marseille pour m’attraper sur le quai ? Pas de sexe au téléphone, non. Pas vraiment envie et surtout, pas vraiment seule. Je raccroche après quelques mots. Il me rappellera quelques minutes plus tard. Je l’écouterai jouir, curieuse. Les hommes sont si fragiles dans ces moments-là, si impuissants, si impudiques. Il part en riant. Il fut des jours où ces départs précipités me fâchaient. Me vexaient ? M’attristaient aussi parfois. Hier, j’ai ri et j’ai râlé aussi. Par mail. « Il arrivera forcément un jour où je vous claquerai la porte au nez car vous le cherchez bien. » J’aurai pu écrire sa réponse : Je sais. Mais j’aime ça.
Oui. Moi aussi, j’aime ça ne pas savoir quand. Vrai ! N’empêche, pourquoi est-ce que je reste en relation avec le seul homme qui ne m’a pas baisée ? Peut-être justement à cause de cela. Il ne manque pas non plus.

« J'écarterai tes jambes pour savoir si tu as écartée cette envie de moi. Et si c'est le cas, je ne te lâcherai pour autant pas. Au contraire. » Oui, je peux envisager une création pornographique avec le Celte. Tender to hard, oui. Putain de lui comme il me manque ! Et là, mon corps m’étonne : comment peut-il réclamer une peau si violemment alors qu’il ne la connaît pas encore ? Sauf que.

La pluie tombe rageusement maintenant. J’ai envie d’un thé. J’ai envie d’un Celte à m’en faire mouiller des rivières. Et je sirote mon manque de lui avec délectation. J’aime cette boule/houle de désirs que je m’amuse à faire onduler à l’intérieur de moi. J’inspire narines écartées. J’inspire. J’inspire. Je fais monter, monter en puissance, encore, encore. Encore.

Au loin, des voitures et des camions écument la route. J’ai pleinement conscience de mon corps qui le réclame de tous ses pores. Jeudi soir, je dors chez le Plongeur. Je ne sais toujours pas si mon Lord anglais passera quelques heures avec moi à flâner entre les stands couverts de livres et de badauds, accessoirement d’auteurs. Mes interviews ne sont pas peaufinées, mes chroniques ne sont pas bouclées. Et je sirote mon manque de lui avec délectation.