03.04.2008

Mon oncle d'âme est Dick

Les primevères sont particulièrement colorées aujourd’hui. Elles courent sur la pelouse en taches violettes, jaunes, blanches et mauves redessinant les bosselés et les creux. Je n’ai pas encore vu la pie ou sa sœur. Des oiseaux chantent, j’ai oublié leur nom.


Longtemps, j’ai pensé que ces oncles m’avaient violée. Dans un sens, ils m’ont violée. Longtemps, j’ai vécu avec comme bagages le ressenti de ma mère pour ces hommes. Saurais-je vraiment un jour ce qu’il s’est vraiment passé ?
 

A seize ans, elle avait les cheveux crêpés et des couettes comme Sheila. Ses amis tous sexes confondus riaient et dansaient sur le pont sans Avignon. Elle les regardait le plus souvent de la petite lucarne de sa chambre, surtout le soir. Pour elle, rire et danser était interdit. Ses frères étaient partis à la guerre. Son amoureux s’appelait François. Son amoureux est un bien grand mot. Sans doute ne sont-ils pas allés plus loin qu’un baiser pop.

Quoi qu’il en soit, un jour de soleil, toute la bande est partie dans un sens, François et elle sont partis de l’autre. Là-bas, derrière le pont. En vélo. Ils ont flirté. Certains jours, je les imagine assis dans ce tournant, face au moulin, la rivière remuant de tous ses glouglous à cause de l’écluse. Des oiseaux pépient dans les peupliers qui bruissent d’un son de papier froissé continu. Les pâquerettes ouvrent leurs corolles pour absorber le moindre rayon. Ils se tiennent la main. S’embrassent timidement. Puis osent aller plus loin.

Comment mes grands-parents ont-ils su cette dérobade ? La bande aura parlé. Ce sera moqué. Les bruits portent si bien de ce pont à la maison d’en face. Ils ne l’ont pas frappée, non. Mon grand-père a sans doute hurlé. Il ne criait pas, il hurlait. Rarement. Mais quand sa voix tonnait des tonnerres de dieu bande de chiens verts, le monde entier filait doux.

L’adolescente a fugué. Toutes ces brimades, tous ces silences imposés, tous ces refus, c’était trop. Elle a plongé. La Meuse ne s’en souvient sûrement pas. Les rivières ne parlent pas, elles coulent sous les ponts. La dépression fut fulgurante. François est parti aimer une autre jeune fille. Cette année-là, sa meilleure amie s’est retrouvée enceinte. Danièle portera le même jean recouvrant une gaine qui plaquait son ventre jusqu’aux derniers jours. Personne ne savait. Sauf ma mère. Aujourd’hui encore, quand il arrive que Danièle et le père de sa fille se croisent, ils baissent la tête, aussi rouges que des pivoines pas mûres. 


On a envoyé ma mère chez ses sœurs mariées. Après tout, depuis que tous ces petits venaient en vacances chez mémère et pépère, elle savait torcher un bébé. Le fumeur de cigares ne devait pas être souvent à la maison. Après avoir mis ma tante enceinte au lieu de passer son baccalauréat, après avoir cassé des cailloux sur la voie, il avait fini par être chef de gare. Chef de sa gare, oui. Cet homme au charisme puissant passera sa vie à séduire les femmes. De belles femmes. Il aura même un enfant avec l’une d’elles.

Il avait une telle façon de poser son regard sur vous que vous sembliez hypnotisée comme le papillon pris dans la toile de l’épeire et qui attend, sans rien dire. En espérant même. Je me souviens de la poigne de ses doigts sur mes bras alors qu’il m’attirait à lui et me soufflait à l’oreille « Tu es vraiment belle, ma chatte. ». Je portais une robe jaune, longue jusqu’à la cheville, moulante au point de n’accepter aucun dessous. J’avais rougi. S’il n’avait pas été mon oncle. S’il avait été plus jeune. Si…

Son petit-fils (beau comme un Dieu de l’avis de toutes mes cousines. De mon avis aussi), le beau Raphaël a baisé ma chair-sœur. Un scandale familial ! Surtout quand cette conne dévoila l’histoire les jours qui précédèrent mon mariage. Je me suis toujours dit, avec raison, que si je n’étais pas partie de la soirée, c’était avec moi que le scandale aurait eu lieu. Comme la fois où le mari de cette petite-cousine à passer de longues heures avec moi… Raphaël m’a déçue ! Pourquoi avait-il choisi la plus moche ? C’est vrai quoi ! Elle a des jambes d’homme. Je n’aime pas qu’un homme me déçoive. J’aime encore moins être dans l’attente. Dans la tente aussi.


Ce n’est pas le chef de gare qui a détruit en partie ma mère, non. C’est l’oncle de laine. A l’époque, il oeuvrait dans le magasin de la place du marché, régi par ses parents. Il partait faire les marchés justement, ils vendaient des soutiens-gorge. L’aubaine !

Il l’obligeait à prendre des douches la porte ouverte. Plus tard, quand j’irai chez eux, je ne prendrai ma douche que lorsque je serai certaine qu’il n’est pas dans les parages. Ou je me laverai dans l’ancien appartement de ses parents. J’adorais jouer dans cette baignoire-sabot.

Alla-t-il plus loin ? Il avait la main baladeuse ce petit homme. Mais c’est aussi grâce à ses remarques que j’ai appris à marcher la tête droite, le ventre rentré, le cul bombé. Plus facile si on porte des talons hauts. Il adorait les femmes portant des robes.


Pourtant, pourtant le jour où toute gamine, le chef de gare m’a fait comprendre comment lui donner du plaisir en m’exhibant au milieu des autres cousines ou cousins nus, ce jour-là, il m’a violée. J’ai longtemps frissonné par la suite quand il fallait que je reprenne ce chemin à l’envers pour aller remplir la cruche d’eau prise à la source.

Des sapins noirs. Hauts, très hauts. Ce chemin sombre, très sombre et froid. J’étais glacée. Entièrement nue et glacée. Je les entendais derrière ces arbres. Ils riaient, s’aspergeaient de l’eau mise à chauffer dans les bassines au soleil. Ils riaient aux éclats, criaient aussi. Il m’appelait. J’avançais. Un pas après l’autre. Et puis encore un. Une longueur. Une langueur. J’étais morte. Arrivée à la limite des arbres, je les ai observés. Tous. Tous mais surtout lui. Il fumait langoureusement son cigare, la jambe croisée, le bras posé nonchalamment sur le dossier de la chaise voisine. Mon cœur tapait comme des milliers de tambours du Bronx. Il souriait aux ébats qui se déroulaient sous ses yeux. Cependant, ses yeux revenaient constamment à l’orée du chemin.

-         Sors de ta cachette, sourire d’avril. Je te vois derrière ses branches. Viens au soleil, tu vas prendre froid.

Je suis sortie. D’un coup. J’ai marché sur lui, les yeux noirs, les mains sur les hanches. Il a levé la main…

-         Ça suffit ! Rhabillez-vous tout de suite ! Tous !

Ma grand-mère était sur le pas de la porte de la cabane. Son clin d’œil. Je n’oublierai jamais son clin d’œil.


C’est ce jour-là que j’ai découvert l’emprise que je pouvais avoir sur certains hommes. Il m’a fallu des années pour sortir de ce chemin et admettre que je l’avais voulu. Je voulais qu’il me voie nue. Moi aussi ! Moi aussi !
 

Séducteur sachant faire sortir les facettes les plus cachées. Ayant les yeux assez larges pour supporter la vue de ce qu’ils sortent au grand jour d’une chambre aux lumières tamisées. Le soleil cru à la sortie du chemin m’empêchera pratiquement toujours de baiser en pleine lumière. « Tu sais aussi bien que moi que cette hypothétique puissance ne peut qu'exister aux yeux de ceux qui forment un duo complice. » Oui, Celte, je le sais.  Il faut qu'il y ait une synergie. Dans les souhaits, les envies, les ressentis.

La fumée de ma cigarette glisse dans l’air immobile. Au fond de mon œil pour celui qui y regarderait bien, il y a ce joli cul berbère. C’est affolant de constater que des hommes peuvent avoir des fesses qui feraient se damner Raphaël. Santi pas Haroche. Sauf que Santi peignait des visages de madone. Aucun peintre n’a surpassé Raphaël dans la beauté des figures s’extasiait Casanova. Aucun amant n’a surpassé le Berbère dans la beauté de son cul, je dis. Je devrais retourner voir le cul de Michel-Ange. Celui de David, quoi. Les primevères me parlent. Alors, je les écoute.