31.03.2008

Des cahiers et des stylos

La fumée de ma Marlboro menthe s’élève dans l’air frisquet. Les narcisses relèvent leurs corolles jaunes. Bientôt, les jonquilles seront fanées. La pluie a disparu. Deux corbeaux croassent après une pie dans un des prunus rosis. Les feuilles des campanules frémissent doucement. Le petit pied planté deux ans auparavant a encore troché. J’ai envie de papillons. 

Cœur de lion a bien lu mon mail. Il rit à mes histoires de rencontres, se moque de mes relations avec mes hommes. Des images du bar de ce grand hôtel parisien où le décor du plafond ressemble si bien au ventre d’une piscine argentée me reviennent. « Ma sœur a failli l’épouser. Son premier roman a traîné au moins quinze ans dans un tiroir… » Je le regardais me raconter des bribes de sa vie. Je revoyais ces heures où nous nous étions transformés en visiteurs curieux d’un club échangiste, accompagnés de deux amies. Je repensais à ce slow pendant lequel nos corps se disaient notre attirance réciproque. Mais chut! But eyes wide shut!

Mon cahier se noircit sous la pointe de ce stylo tout neuf. J’ai abonné depuis quelques années maintenant d’écrire en bleu. Noir ou rouge s’usent dans des pleins et des déliés s’apparentant parfois à des pattes de mouches. « Je surveille qu’il n’arrache pas les pattes des faucheux. Ou qu’il ne colle pas d’ailes de mouches au dos des… » Mais moi, je n’ai pas tué un dindon à coup de bâton, Berbère. Et j’écris. Je décris cet homme qui tue ces femmes avec une barbarie telle qu’il n’en existe que chez les sadiques sanguinaires. Je le sais, j’ai vérifié. La fin de l’histoire approche. Sa faim aussi. Celle de ce vieux. Je sais aussi que j’éprouverai un sentiment de pouvoir en posant le point final. Parfois, je me demande qui du personnage ou de l’auteur manipule l’autre comme une marionnette. « Quand je lis tes nouvelles, je me demande souvent ce qui te passe par la tête. Où vas-tu chercher tout cela ? Ce glauque… » Là ou là, chair-cousine. Je pioche dans une image déformée par ma mémoire, un détail emmagasiné dans un recoin sombre et je transforme. Je me transforme aussi pour quelques heures en assassin pervers, en victime apeurée, en paysage printanier. Je deviens tout en gardant la main. Rien à voir avec la schizophrénie, non. Plutôt, une quintessence de personnalités multiples que je m’efforce de rendre crédibles. 

Ce vieux serait un psychopathe, pas un schizophrène. Il n’a pas d’hallucinations, pas de délires, son langage est cohérent, tout comme ses agissements. Il n’a pas beaucoup d’amis, certes, mais n’est pas isolé de la société. Quand il tient une conversation, il ne cherche pas ses mots et son ton n’est pas monocorde. C’est un bel homme à l’apparence distinguée. C’est en cela qu’il est dangereux. Il ne se distingue en rien des autres hommes si ce n’est pas son charisme et sa grande culture.

Une de mes cousines est schizophrène, un de mes petits-cousins est autiste. Je me souviens encore de ma grand-mère remarquant en l’absence de leurs parents que ces bébés ne se comportaient pas de façon normale. Il y a de cela quelques années, alors jeunes adultes, nous avions débattu entre cousin et cousine des tares de notre famille. « C’est simple, nous sommes deux. C’est mon frère qui est barge » riait Faby. « Nous sommes trois. C’est ma sœur, la tarée » lui avais-je répliqué. « Ma sœur est musicienne. Mon frère n’en finit pas de faire des études. 8 ans après le bac, je t’en foutrais ! … C’est moi, le taré ! » Quels imbéciles heureux !

 
J’aime gratter le papier quadrillé avec une pointe neuve. Principalement des stylos Reynolds. Ou Bic. Je pourrais rester des heures à choisir un stylo devant un étal ou à en faire sortir des dizaines à une vendeuse en librairie-papeterie. Les cahiers sont en papier Clairefontaine, sinon rien. Combien de pages n’ai-je pas noircies toutes ces années où j’étais comme suspendue ?

Du cahier, je passe ensuite au clavier. Rarement l’inverse. Pourtant, là, c’est le cas. Le vieux était stocké dans un fichier. Tout du moins, le début de l’histoire. J’ai perdu les notes prises à l’époque. Mais elles sont rangées dans un tiroir de ma mémoire. D’ailleurs, c’est incroyable la netteté avec laquelle ressurgit ce personnage et les paysages dans lesquels il évolue.

 
« Je n'ai pas encore une idée précise de notre contexte prochain mais je sais déjà qu'une heure serait trop peu. » Ne laisse pas passer ta chance, Celte. Ne la laisse pas passer… 

La lumière est dorée par le soleil. Dans l’âtre, une bûche craquelle sous la langue rousse des flammes. Je devrais remettre un nouveau morceau de bois. Je devrais mais j’écris. Ne me dérangez pas, j’écris. Et si je mettais pendre ce panneau sur ma porte d’entrée ?